Bouzid Lazhari à Horizons : «Les dépassements ne sont pas l’œuvre des pouvoirs publics»

L’Algérie ne peut pas prétendre avoir tout réalisé en matière des droits de l’homme, selon le président du Conseil national des droits de l’homme. Mais il existe, affirme Bouzid Lazhari, «une réelle volonté politique de faire de cette question une priorité dans toutes les politiques publiques, d’autant plus que la législation nationale est à même de prendre en charge tous les dépassements».

 

Entretien réalisé par Assia Boucetta
Comment évaluez-vous la situation des droits de l’homme en Algérie ?
Il y a eu une évolution positive en matière de respect des droits de l’homme dans le pays depuis l’investiture du nouveau président de la République. Pour preuve, les autorités ont arrêté plusieurs actions concernant la crise sanitaire afin de limiter la propagation du virus. C’est une manière de protéger la vie des citoyens qui est un droit consacré par la Constitution. Les pouvoirs publics ont, dans ce cadre, pris toutes les mesures préventives et ont mobilisé tous les moyens nécessaires pour ce qui est de la préparation des services hospitaliers pour faire face à toute urgence et à préserver la vie des citoyens. Il y a aussi l’adoption de la nouvelle Constitution qui garantit tous les droits fondamentaux aux Algériens dont les droits civiques et politiques. Toute personne a, ainsi, le droit à la liberté de réunion pacifique, à manifester et à constituer une association. L’adoption du système de déclaration pour la liberté de manifester, la création d’associations et de journaux est une grande avancée en matière des libertés et de prise en charge des revendications du hirak. La constitutionnalisation du hirak est synonyme de la prise en compte de toutes les doléances du mouvement populaire authentique, loin des nouveaux slogans intrusifs. Je peux également citer la constitutionnalisation du principe de lutte contre la corruption, un fléau qui constitue un des pires ennemis des droits de l’homme. Lorsque le secteur de la justice se trouve gangréné par la corruption, on ne peut pas parler d’un procès équitable, d’où l’intérêt de cet amendement qui prône une nouvelle approche en matière de lutte contre la corruption. Le dossier du développement des zones d’ombre est devenu une priorité pour les pouvoirs publics afin de garantir une répartition équitable des richesses du pays entre les citoyens des différentes régions du pays. Ces zones doivent avoir le droit à la scolarité de leurs enfants, au transport, au raccordement au gaz et à l’électricité. C’est une manière d’assurer une vie digne et décente à ces populations.
Comment avez-vous accueilli les dernières déclarations du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU concernant l’Algérie ?
Le rapport de l’ONU a évoqué «des allégations de torture et de mauvais traitements en détention». Cela suppose que ces traitements restent à vérifier et à confirmer à travers une enquête. Il a aussi parlé de l’existence d’arrestations arbitraires de manifestants pacifiques de la part des services de sécurité. Ce type de dépassements peut exister dans la mesure où il y a une friction directe avec une certaine catégorie de manifestants. Les services de sécurité ont accompagné le hirak depuis plus de deux ans avec beaucoup de professionnalisme. S’il arrive qu’ils aient eu recours aux arrestations, c’est pour préserver l’ordre public, ce qui peut arriver dans tous les pays du monde. Le Conseil national des droits de l’homme est contre ces dépassements et invite toutes les personnes qui se disent être victimes d’un mauvais traitement à s’adresser à cette instance. Idem pour celles qui auraient été arrêtées arbitrairement. Elles peuvent s’adresser à la justice et contacter le CNDH dans le cas où ils n’ont pas réussi à obtenir gain de cause. Le CNDH veille à ce que les droits des citoyens algériens soient respectés et préservés. Nous avons même initié, depuis 2017, un programme de formation sur les principes universels de comportements à suivre lors des manifestations au profit des services de sécurité. Et puis, il ne faut pas oublier que dans les écoles de police, il existe aussi un module sur les droits de l’homme.
Quelles sont les questions qui restent à traiter en matière des droits de l’homme en Algérie ?
Il y a eu une évolution significative et très positive en matière de respect des droits de l’homme. Toutefois, des difficultés persistent, comme cela est le cas partout à travers le monde. Le plus important à souligner est que ces dépassements ne sont pas l’œuvre des pouvoirs publics. Cela est étroitement lié aux comportements de certaines personnes. On entend de temps à autre parler de dépassements au niveau de certaines prisons. Le CNDH intervient auprès des autorités compétentes pour demander des explications. Le Conseil transmet aussitôt la réponse des autorités aux plaignants.
Qu’en est-il du respect des droits politiques ?
L’appel à l’organisation d’élections législatives précoces donne la possibilité aux acteurs du hirak de participer en se portant candidats à cette échéance électorale. Le changement du système doit intervenir de manière pacifique et à travers le renouvellement des assemblées élues. Les positions du pouvoir et de l’opposition convergent sur l’impératif de procéder à un changement. La divergence se manifeste, cependant, dans la manière de changer ce système. Seules les élections peuvent conduire à ce résultat, à condition que celles-ci soient transparentes et crédibles. L’Autorité nationale indépendante des élections a toutes les prérogatives pour garantir l’équité et l’égalité de traitement entre les différents candidats.
La liberté d’expression est-elle réellement en difficulté, comme le prétendent certains médias ?
Il existe une liberté d’expression même si certains médias continuent à se plaindre de pressions. Nous n’avons reçu, toutefois, aucune plainte de la part des journaux ou des sites électroniques au CNDH. Le Conseil demande à ce que les mass media publics s’ouvrent davantage pour que toutes les parties puissent s’exprimer librement. Mais aussi organiser des débats contradictoires pour mieux informer l’opinion publique.
Le droit à l’exercice des cultes autres que musulman ne serait pas respecté selon certaines organisations. Qu’en pensez-vous ?
La liberté de culte est un droit garanti pas la Constitution. Et puis, l’Islam lui-même reconnaît l’existence du christianisme et du judaïsme. Il n’y a, d’ailleurs, aucun problème avec l’église catholique. Ce qui n’est pas le cas avec l’église protestante où prés de 13 lieux de culte ont été mis sous scellés. Celle-ci a déposé une plainte auprès des Nations unies et l’Etat algérien a répondu tout en présentant ses arguments et les raisons ayant conduit à cette fermeture. Il existe 49 églises qui activent sur l’ensemble du territoire national et où les fidèles pratiquent leurs rituels religieux en toute liberté. Nous invitons, par ailleurs, toutes les personnes privées de ce droit à saisir la justice ou s’adresser au CNDH.
L’objectif de la célébration du 8 Mars est d’évaluer les avancées des droits des femmes. Avons-nous, à votre avis, réussi la politique de l’égalité en Algérie ?
Le CNDH est avec le principe d’égalité entre l’homme et la femme dans le domaine du travail et dans l’accès aux postes de responsabilité. Pour ce qui est de l’amendement du code de la famille, il n’ya qu’une partie qui demande à ce qu’il soit amendé. La société algérienne est partagée entre ceux qui sont favorables à sa révision et ceux qui sont très satisfaits de son contenu. Sur le plan politique, la tendance va vers l’abandon du système des quotas et l’adoption de la parité homme-femme dans les prochaines listes électorales. Nous devons laisser les électeurs choisir et trancher. Il faut, cependant, reconnaître qu’il existe un nombre insignifiant de femmes dans les hauts postes de responsabilité.
A. B.