Bouzid Lazhari, président du CNDH : «La situation évolue positivement»

 Bouzid Lazhari, président du Conseil national des droits de l’homme (CNDH), évalue, dans cet entretien, la situation des droits de l’homme en Algérie, notamment après l’adoption de la nouvelle Constitution, et parle des missions du Conseil qu’il préside. Le constitutionaliste estime qu’il faut combler les manquements afin de satisfaire au mieux les revendications citoyennes et de consolider l’Etat de droit.

Comment appréciez-vous la situation des droits de l’homme dans notre pays ?
Depuis l’enclenchement du hirak, la situation des droits de l’homme est en évolution positive. Le peuple avait revendiqué un Etat de droit totalement libéré de la corruption et basé essentiellement sur les droits de l’homme, dont la liberté d’expression, de se rassembler de manière pacifique, et d’autres droits économiques et culturels. Il avait également insisté à ce que ces droits ne soient pas des slogans creux, consacrés uniquement dans la Constitution. Sous cette ère novatrice, le président de la République n’a eu de cesse de mettre l’accent sur le respect des droits de l’homme qui constitue l’ossature des institutions de l’Etat. Depuis, toutes les lois ont été élaborées en tenant compte de leur impact sur la question des droits de l’homme, entre autres, la récente loi de finances. Ce texte a servi un ensemble de droits qui se manifeste à travers l’intérêt accordé au secteur de la santé et le droit à la scolarité des enfants car une prime de scolarité de 5.000 DA figure dans le texte qui a inscrit l’attribution des livres scolaires à titre gracieux aux familles nécessiteuses. La frange des handicapés voit ses primes mensuelles augmenter de 4.000 à 10.000 DA. Cette année, le chef de l’Etat a exercé pleinement son droit de grâce présidentielle en libérant plus de 14.000 détenus. Cela confirme la volonté de renforcer davantage les libertés individuelles et de donner de nouvelles chances aux compatriotes, dont les activistes du hirak qui ont été majoritairement acquittés. Certaines organisations locales parlent des incarcérations, mais jamais de ces derniers. Or, le citoyen doit avoir une idée complète et non erronée des faits.
Qu’avez-vous à dire à propos des droits sociaux marqués par une dégradation sans précédent du pouvoir d’achat ?
Il faut prendre des mesures strictes et frapper avec une main de fer les spéculateurs qui font payer lourdement la classe moyenne. Les lois doivent revoir la question du contrôle avec un pouvoir d’achat du citoyen qui est en chute à cause de ce phénomène. Je souligne, toutefois, que l’Etat ne reste pas les bras croisés face à cette situation. Il a alloué une enveloppe de 60.000 milliards de dinars pour subventionner les produits de large consommation. Nous avons tiré la sonnette d’alarme et insisté à ce que l’Etat veille à la préservation du pouvoir d’achat. Cela s’est traduit par la décision présidentielle de revoir le point indiciaire des salaires. Parallèlement, il faut prendre des mesures rigoureuses dans le domaine de la surveillance des marchés.
Comment évaluez-vous les processus électoraux engagés jusque-là ?
Le grand acquis des élections demeure l’institution de l’Autorité nationale indépendante des élections. Il faut relever que même les partis de l’opposition n’ont jamais crié à la fraude. Ils mettent en avant la faiblesse de la participation, ce qui est réel, mais n’ont jamais remis en cause la crédibilité des scrutins. La fraude qui avait gangrené les opérations électorales a été rayée du dictionnaire. La lutte contre la corruption, qui est la plus grande menace sur les droits de l’homme, connaît des avancées remarquables. La lutte contre la corruption se poursuit dans le cadre de procès équitables. Il faut consolider le principe de l’interpellation et de la transparence dans la vie publique. La confiance des citoyens en les institutions de l’Etat a été fragilisée pendant de longues années en raison de la corruption. Il faut donc éradiquer ce mal par la sensibilisation et l’application de la loi pour rétablir la confiance rompue. La question est l’affaire de tous. Le responsable doit être un exemple de probité. Le citoyen ne reprendra confiance que lorsqu’il constate une rigueur irréprochable au sommet de l’Etat. Quand il s’aperçoit aussi que le vote n’est pas truqué, car le marasme a duré pendant de longues années, il reviendra graduellement à de meilleurs sentiments.
Avez-vous préparé votre rapport annuel ?
Il s’agit d’un devoir constitutionnel. Nous allons remettre le rapport de 2020, qui sera fin prêt incessamment, et de façon officielle au président de la République. Le Conseil national des droits de l’homme assume pleinement ses missions. Il est contre l’emprisonnement d’un journaliste pour ses opinions. La détention provisoire doit être également une exception et non une règle. Les portes du Conseil sont ouvertes à tous les citoyens qui peuvent soumettre leurs revendications.
Quelle réponse apporter à ceux qui mettent en doute la situation des droits de l’homme en Algérie ?
Le rapport américain de 2020 sur l’Algérie a relevé des points positifs et affirmé l’inexistence de poursuites illégales, de disparitions abusives et de tortures. Il a juste émis des réserves sur les pressions opérées sur les journalistes, les dispositions régissant la constitution des associations et les rassemblements pacifiques. Ces insuffisances sont prises en charge et la nouvelle Constitution a comblé beaucoup de défaillances. Nous ne disons pas que la vie est rose chez nous. A l’instar de tous les Etats, nous avons nos manquements et nos qualités. Le Conseil a pour mission de traiter ces aspects négatifs et d’alerter contre les dépassements. Nous ne sommes pas des partisans du tout va bien. Il faut souligner enfin que la plupart de ces rapports ne sont pas équilibrés. On ne les rejette pas en bloc, mais on dit qu’il faut mettre en avant les points positifs.
La question des droits de l’homme est étroitement liée à l’Etat de droit et à la démocratie. Où en sommes-nous ?
La question des droits de l’homme dépend surtout du droit à la liberté d’expression. C’est un droit primordial que le Conseil veille à protéger. L’Etat de droit implique le respect des libertés politiques, le principe de constitution de partis politiques et d’associations. Il renferme aussi la liberté d’expression et de manifestation, la création de journaux, entre autres droits fondamentaux qu’il faudra consolider. Nous militons pour que ces droits ne soient jamais remis en cause ou altérés. Je cite, à titre d’exemple, la liberté de la presse qui peut rétablir la confiance du citoyen et lutter plus efficacement contre la corruption. Nous avons besoin de celle-ci pour éliminer définitivement les anciennes pratiques qui ont tant gangrené le système et la société. Le Conseil a des missions claires qui lui permettent d’intervenir quand des pratiques contredisent des traités internationaux ratifiés dans le cadre de la promotion des droits de l’homme. Il assume aussi le rôle de trait d’union avec les pouvoirs publics quand il s’agit de prise en charge de plaintes citoyennes. Nous avons réglé beaucoup de problèmes. Nous sollicitons même les activistes du hirak à faire appel à nous surtout lorsqu’il est question de graves dérives, à condition qu’elles soient dûment justifiées.
Entretien réalisé par Karima Alloun