Café littéraire Al-Rumi (Alger) : Du thé en vers

Le café littéraire Al-Rumi, situé au 103, rue Didouche Mourad, à Alger, a abrité, jeudi dernier, une soirée où poésie et slam ont été à l’honneur.

Les soirées ramadhanesques ne sont pas synonymes que de musique traditionnelle,  folklore et formules thé et qalb el louz, à des prix astronomiques. Nadir Louail, le gérant du café Al-Rumi, l’a bien compris. C’est aussi l’occasion idéale pour célébrer la beauté, la culture et l’amour. L’occasion pour déclamer des poèmes. Le café a abrité une soirée dédiée à la poésie et au slam qui a connu un grand succès ; la salle était archi-comble à 21h30 déjà. Dès l’entrée des lieux, les visiteurs sont tout de suite mis dans l’ambiance, rien qu’avec le décor. Des livres pleines les étagères, de la calligraphie aux murs et des tables en céramique et fer forgé font du café un endroit idéal pour les amoureux de la littérature et de l’art.
Le propriétaire accueille avec le sourire les nouveaux venus et les installe près des habitués, qui sont «devenus une grande famille», explique-t-il. Ici pas de place à la timidité, les personnes présentes mettent les arrivants à leur aise et voilà déjà que des discussions, forts intéressantes prennent place avant le début de la soirée. Littérature, transmission des connaissances, legs culturel et histoire sont tant de sujets au cœur de débats bienveillants et constructifs.
Le thé servi est chaud et promet de garder éveillée l’assemblée toute la nuit durant. Parmi les habitués, Fella Andaloussia, l’auteure de Kamila, un volcan de sentiments. Elle partage avec les autres convives son amour pour ce lieu qui les unit et qui vient animer la scène culturelle algérienne depuis bientôt un an.
Emotions
Elle ouvre le bal en déclamant des poèmes extraits de son ouvrage en français et qui abordent les sujets de la confiance en soi, de l’introspection, des amitiés et de la femme. Pour Fella, «il est important d’encadrer et de soutenir la nouvelle génération d’écrivains». Ce sont d’ailleurs eux qui vont animer le reste de la soirée, la moyenne d’âge des poètes et poétesses ne dépassant pas la trentaine. Parmi eux, Ines Hayouni, qui a récemment publié son premier recueil de poésie, Métamorphose.
Avec ses cheveux couleur bleue, sa voix fluette et ses mots empreints d’émotion, elle précise à l’assemblée que cette œuvre est dédiée à son défunt père. Dans les poèmes qu’elle choisit de déclamer, elle s’adresse à lui, lui rappelant son amour qui ne cessera de grandir et de l’habiter. Accompagnée de musique, Inès insiste sur l’importance de vivre le moment présent plutôt que de vivre dans le passé ou se projeter dans le futur. Avec ses mots sincères, elle réussit à capter l’attention du public et à l’émouvoir. Lui succède Anis Benarrioua, d’expression anglaise, qui s’attèlera à dépeindre une face d’Alger rarement évoquée, sa face sombre. Relatant les méfaits et les démons qui rongent tout un chacun, il personnifie les quartiers de la capitale et les affuble des vices et des dérives de leurs habitants.
Comme une tempête, la slammeuse Nordjene le succède sur scène. Elle connaît son texte par cœur et se meut avec aisance devant l’assemblée. Elle raconte ses peines de cœur, son amour déçu, ses désillusions et clame du plus fort de son être son importance en tant que femme au sein de la société. Elle est rejointe par son amie qui elle, en arabe, rappellera comme la femme est malmenée depuis des décennies. Les deux luttant à leur façon pour éveiller les esprits sur leur combat féministe, qui «ne signifie pas la haine des hommes», précisent-elles.
Lakehel Massinissa vient juste après sur scène comme pour leur répondre avec son poème «Setouta». Il y raconte, avec des mots qui parlent aux jeunes en derdja, son amour pour une fille l’ayant rendu fou qu’il appelle Setouta. Cette femme lui fera connaître les affres de l’amour, et il ne rougira pas en disant qu’il en est dingue. Exprimant avec naturel ses sentiments, il est récompensé par une salve d’applaudissements et une participation active du public à son histoire. Il rappelle, dans son second poème, que les parents sont essentiels et leur respect nécessaire. Un sujet parlant au public, une fois de plus.
Que cela soit en rimes ou en proses, en français, en arabe ou en anglais, avec ou sans musique, les poètes ont tous su et pu passer leur message au cours de la soirée. Espace d’expression multiple, la soirée est clôturée par une conteuse plongeant l’assemblée dans l’enfance et leur contant l’histoire de Chebha, la fille du roi. La morale étant de ne pas être narcissique ni imbu de sa personne et de se préserver du mauvais œil.
Un espace de partage
«Les animations culturelles au sein du café Al-Rumi ne se limiteront pas à la littérature», annonce Nadir Louail, le gérant du café. Ce lieu se veut un espace de partage de culture et d’arts en tout genre. Ce pourquoi, il invite les musiciens amateurs qui sont les bienvenus pour des scènes ouvertes avec les instruments et le matériel fournis gratuitement par le café. Dans la soirée de vendredi, c’est la musique targuie qui a été à l’honneur avec le groupe Tissilawen et le 21 avril, ce sera au tour du chaâbi.
Des soirées de stand up sont également au programme de ce café qui apporte une pierre non négligeable à l’édifice de la vie culturelle algérienne. Algérienne et non pas uniquement algéroise puisque le café s’attelle à mettre en valeur le talent des  jeunes auteurs venus de l’intérieur du pays, en leur fournissant une chambre d’ami et leur permettant de présenter leur travail.
Tant de rendez-vous à ne pas rater qui ne se limiteront pas au Ramadhan, puisque le café Al Rumi œuvre à la diffusion du savoir tout le long de l’année. Une adresse à garder précieusement pour tous les amoureux de littérature, férus des arts en tout genre et passionnés de culture, quelque soit leur âge.
Sarra Chaoui