Cinémathèque de Constantine : Un quart de siècle pour la réouverture de la salle

La situation de la salle de répertoire de la cinémathèque An-Nasr de Constantine est un peu comme celle de ce prenant film «Un jour sans fin» (Harold Ramis – 1993). Elle n’arrête pas de ne pas rouvrir.

La fermeture de ce bijou du patrimoine culturel remonte à la fin des années 1990. Il s’agissait alors de restaurer des lieux faisant, à l’instar de deux ou trois autres salles de cinéma, partie de la mémoire des Constantinois. Autant le parterre, les murs, les sièges, l’écran et l’arrière scène ainsi que le couple d’appareils obsolescents de la cabine de projection, tout était, en fait, à reprendre. Un état des lieux lequel et pour cause faisait déserter graduellement et jusqu’à extinction quelques dizaines d’accros au cinéma d’auteur. Toutefois, s’agitant dans le landernau local, quelques personnes qui, pourtant, n’avaient pas grand-chose à voir avec le 7e art s’improvisaient «Amis de la cinémathèque», créaient une association pour se poser en interlocuteurs et des pouvoirs publics locaux et de la tutelle administrative et culturelle, en l’occurrence la Cinémathèque d’Alger pour plus particulièrement d’étroits intérêts. Cela étant, à la fin des années 1990, étaient entrepris les travaux de réhabilitation, lesquels prendront fin quatre années plus tard parce que forcément émaillés par des retards, eux-mêmes justifiés par d’incessants contentieux financiers entre l’entreprise titulaire du marché, les sous-traitants et le maître d’ouvrage. Et est donc claironnée la réouverture de la salle pour le 3 mai 2003 sauf qu’il n’allait rien, alors même que les quelques journalistes présents à cet évènement constataient de visu le nouveau clinquant des lieux, à savoir des revêtements muraux neufs, les sièges également, en plus d’un parterre nickel chrome. Les équipements de la cabine de projection, notamment les appareils, avaient été changés, mais comble du paradoxe, ces derniers n’étaient pas adaptés(distance focale) puisqu’ils ont été «ponctionnés» et ou «récupérées» à partir d’un camion-mobile résidu de la défunte révolution culturelle des années 1960.
La réouverture semblait effective sauf que quelques jours plus tard, la salle allait de nouveau refermer sans qu’aucune information ne soit fournie à un potentiel public et si d’emblée les lieux semblaient répondre aux conditions de fonctionnement, le respect des dispositions contenues dans le cahier des charges en semblait loin. Les services de la Protection civile déclineront la signature du procès-verbal de conformité au motif justement de non-conformité des revêtements muraux dont les composants étaient inflammables… Un comble pour une salle très exiguë recevant du public tout en ne disposant que d’une aléatoire issue de secours.
Le Triomphe, ancienne enseigne de la salle, repartait donc pour un autre tour de piste qui dure depuis vingt ans, même si au gré des temps et surtout des circonstances politiques dont notamment les envolées populistes de s’engageant de restituer dans des délais record au public une salle qui fait partie de sa mémoire. En fait, les walis évoqués ne faisaient qu’emboiter le pas aux fracassantes déclarations d’une ministre de la Culture carrément hors jeu. En effet, déambulant avec en compagnie d’un cortège de journalistes à travers les artères de la ville des Ponts, l’ex-ministre annonçait lors d’une de ses fréquentes visites qu’ «An-Nasr rouvrirait ses portes à la fin du mois de Ramadhan (2005)», allant jusqu’à donner le nom de celui qui allait la diriger alors que celui-là même, en l’occurrence H. Zertal, que nous avons joint au téléphone dans la minute qui suivait nous déclarait à partir de Paris : «Premièrement vous m’apprenez une nouvelle. Deuxièmement,  je n’ai jamais rien demandé, en plus de refuser catégoriquement ce poste, un poste où je sais que je ne ferai que tapisserie compte tenu du marasme qui baigne le secteur.»
Covid-19, le salutaire alibi
Non seulement, An-Nasr ne rouvrait donc pas, mais n’avait non plus personne pour en assumer la gestion même si une année plus tard, un jeune conseiller culturel originaire de la wilaya de Guelma était désigné pour ce faire. En fait, cette désignation n’était destinée qu’à régler un problème administratif pour ne pas dire social en rapprochant un cadre de la Cinémathèque algérienne de sa ville natale et par voie de conséquence, de sa famille. Quelques semaines plus tard, il n’était plus en poste.
Au cours du premier trimestre de l’année 2020, la fuite organisée d’une information laissait entendre parmi les milieux culturels et artistiques de Constantine qu’An-Nasr reprendrait ses activités à l’occasion de la journée du Savoir (Youm el Ilm), soit le 16 avril. Une échéance qui nous sera confirmée par S. Aggar, alors directeur de la Cinémathèque d’Alger, sauf qu’il précisera ses propos par «mais cela ne se fera que s’il n’y a pas d’évolution exponentielle du virus», lequel n’était qu’aux premiers jours de l’endémie. Du coup, la salle ne rouvrait pas et pour cause. Néanmoins, tout cela laissait supposer que finalement An-Nasr remplissait les conditions idoines pour la relance des activités cinématographiques pour peu que la situation sanitaire s’améliore. Ce qui, vraisemblablement, est bien loin d’être le cas, dans la mesure où nous saurons au téléphone la semaine écoulée que «la Cinémathèque d’Alger attendait le feu vert des services de la Protection civile de la wilaya de Constantine pour rouvrir la salle». Bien entendu, la secrétaire de la Cinémathèque d’Alger, qui semblait parler en connaissance de cause, s’engagera, sans que cela soit suivi d’effet, à nous mettre en contact avec le premier responsable dès que celui-ci serait sur place. En tout état de cause, elle demeurait convaincue que la réouverture allait intervenir une fois la conformité validée par les parties précédemment évoquées d’autant plus, ajoutera-t-elle, que «le personnel appelé à en assurer le fonctionnement est déjà en place». Jeudi 2 juin, la même secrétaire nous annonçait que «le directeur des équipements de la Cinémathèque d’Alger déclinait son intention de nous parler du sujet évoqué».
Vraisemblablement, rien ne semble avoir bougé depuis quasiment un quart de siècle pour une salle où auront défilé pour sa réhabilitation au minimum trois entreprises, en plus d’une multitude de sous-traitants. Cela dit, le plus grand secret a toujours entouré le coût d’une sommaire réhabilitation surclassée en projet pharaonique.
Il serait également important de souligner que la ville de Constantine disposait de deux salles de répertoire de la cinémathèque car en plus d’An-Nasr, était disponible une autre encore plus importante par sa dimension et surtout par son poids historique ante et post-colonial. Il s’agit de Cirta qui abritera le premier Panorama international du cinéma de Constantine.
Abdelhamid Lemili