Chafia Boudraâ tire sa révérence : Les Algériens pleurent Aïni

L’Algérie est en deuil, et pas que le monde du théâtre, du cinéma ou de la télé. Chafia Boudraâ, la comédienne dont les rôles ont marqué sinon des générations de cinéphiles, quitte la grande maison de la vie en allant rejoindre, là-haut, les Mustapha Badie, Sid Ali Kouiret, Keltoum, Ouardia, Fatiha Berbère, Larbi Zekkal…et tous les seigneurs du septième art national. Ainsi prend fin tout une vie dévouée au grand écran, couronnée d’une filmographie de haute teneur, aux succès parfois planétaires.

Sa carrière jalonnée de succès parle pour elle : Lla Aini, la rassembleuse
Son nom véritable ne parait que dans les génériques ou quand un écrit journalistique évoque la grande comédienne qu’est Atika (de son vrai prénom) Chafia Boudraâ. Les cinéphiles, le grand public l’appelle familièrement Lla Aini. Son nom de rôle qui lui colle comme son ombre depuis « L’incendie » de cet autre grand réalisateur Mustapha Badie qui a eu le génie de porter à l’écran une œuvre de la trilogie signée par un autre grand, écrivain celui-là aussi, Mohamed Dib. Un feuilleton que l’Unique a diffusé sur le petit écran et qui a captivé le long de tous les épisodes le téléspectateur aux quatre coins du pays. Une réalisation bien menée, techniquement et en arabe dialectal, ce qui a donné de la crédibilité à l’œuvre adaptée. Lla Aini a campé le rôle principal sans le vouloir. C’est le centre d’intérêt de cette histoire de petites gens pauvres, mais dignes au cœur de la guerre de libération… dans la peau d’une mère courage en assurant aussi le rôle du père pour nourrir ses enfants, et sa belle-mère dont elle a hérité, rivée sur sa machine à coudre, de jour comme de nuit.
C’est depuis que Chafia Boudraâ a conquis le public. Qu’elle s’est fait un nom. Elle le dit et en est fière. « C’est ‘’L’incendie’’ et Mustapha Badie ainsi que le décorateur de ce feuilleton, Ahcène Chafie, et bien sûr Youcef Sahraoui, le directeur photo, qui m’ont révélée au métier. Ce sont les ombres sans lesquelles nous ne serions rien. Ces hommes derrière les caméras, artisans de ce téléfilm. Et reconnaissance et respect immense également au public algérien. Ce dernier est celui à qui je rends le plus grand des hommages. Ce sont-là quelques unes des confidences faites à une émission de télévision ‘’Rihet Zman’’ qui lui a rendu hommage, rediffusée ce dimanche soir pour une belle pensée à sa mémoire.
Chafia Boudraâ, ce sont également ces innombrables rôles, dont celui assuré dans Ibn Badis. Avec la même verve langagière. Au naturel. Au point où il est pensé que peut-être la grande dame improvise pour ses répliques dans le jargon populaire, spontané et  percutant.
Comme elle l’est dans la vie de tous les jours. « Un poisson dans l’eau » à la vie et à l’écran.  Dans sa vie privée en tant que mère de huit enfants, et grand-mère de dix-huit petits-enfants. Comme si elle transvase sa vie contre une autre, sans frontières, ni apriori. Puis tous ses rôles lui collent à la peau comme une seconde nature. De mémoire, elle cite sans hésitation un bon morceau de son texte de « L’incendie », des années après. Une prouesse devant les caméras avec un montage de scènes tirées de ce feuilleton du début des années 1980.
Chafia Boudraâ, c’est incontestablement ce grand passage dans « Hors-la-loi » (2010) de Rachid Bouchareb, suivi d’un autre sur le tapis rouge du festival de Cannes, sur lequel elle a déroulé son algerianité superbement portée dans un habit traditionnel algérois, serouel et karako. Une image qui demeure ancrée dans les esprits. Celle qui a uni les Algériens de tout âge, de tout bord a exprimé de voir authentifiée et concrétisée à jamais cette union du peuple, solidifié dans son union comme une seule et même entité architecturale. Lla Aini ainsi aura veillé jusqu’à son dernier souffle sur la grande et petite famille avec la bonté d’une mère poule. Le rôle qui lui sied si bien. Parce que vrai.
Saliha Aouès     
 
 L’adieu d’une icône du cinéma
La scène culturelle algérienne et du cinéma algérien, encore sous le choc à la suite du décès vendredi dernier du comédien Ahmed Benaïssa, viennent encore d’être endeuillées par l’annonce dimanche dernier de la mort de «La Aïni», Chafia Boudraâ, une icône du septième art.
Deux images indélébiles l’illustrent le mieux à nos yeux. La première nous replonge dans notre enfance quand nous ne rations aucun épisode du feuilleton «El Hariq» du réalisateur Mustapha Badie, tiré du roman «L’Incendie» de Mohammed Dib. La Aini, c’était la mère courage, la veuve qui se sacrifie pour subvenir aux besoins de sa famille, c’était la maman de Omar et nos mère à tous.
La seconde image est plus récente. Nous la revoyions avec Ahmed Benaïssa dans la scène inaugurale du film «Hors-la-loi» du cinéaste Rachi Bouchareb. Quand le film était présenté au festival de Cannes, Chafia Boudraâ a porté fièrement un beau karakou et a fait quelques pas de danse avec le réalisateur et les acteurs avant de monter avec grâce les marches du palais du festival, en mai 2010. Cette image-là est unique et montre le lien qu’avait cette icône du cinéma et de l’écran à l’Algérie, elle la veuve d’un martyr de la Guerre de libération nationale.
Chafia Boudraâ est née à Constantine le 22 avril 1930. Elle a été révélée au grand public grâce au rôle de La Aïni qu’elle a campé dans «El Hariq», célèbre feuilleton de Badie, le premier de la télévision algérienne. Depuis, elle sera mère dans une bonne partie des films algériens avant d’être grand-mère. Chafia Boudraâ, au talent avéré, a été distribuée dans de nombreux films. On cite «L’Evasion de Hassen  Terro» de Mustapha Badie en 1974 ; «Echabka» de Ghaouti Bendedouche, en 1976, «Leila et les autres» de Sid Ali mazif en 1977, «Une femme pour mon fils» d’Ali Ghanem, en 1982 et «Le thé à la menthe de Abdelkrim Bahloul en 1984, réalisateur avec qui elle tournera aussi, en 1992, «Un Vampire au paradis». L’actrice enchaînera les films et les expériences avec Okacha Touita «Le Cri des hommes» en 1999, «17, rue Bleue» de Chad Chenouga, en 2001, «Beur, blanc, rouge» de Mahmoud Zemmouri et évidemment «Hors-la-loi» de Rachid Bouchareb 2010 et au moins une dizaine d’autres films et téléfilms, tous témoins d’une carrière artistique fulgurante et prestigieuse.
Rachid Ould Mohand, journaliste et acteur, a, dès l’annonce du décès de l’actrice avec laquelle il a joué dans le «Défi» de  Moussa Haddad, a exprimé sa peine. «C’est avec beaucoup de tristesse que j’apprends le décès de l’une de nos icônes du théâtre et du cinéma algériens, Chafia Boudraâ, de son vrai nom Atika Boudraâ à l’âge de 92 ans !
J’ai eu l’honneur et la chance de partager avec elle beaucoup de séquences cinéma puisque j’ai joué à ses côtés dans le film «Le Defi» de feu Moussa Haddad dont j’ai gardé d’elle de magnifiques souvenirs de professionnalisme, d’humilité et d’humanité ! Pour la dramaturge Hamida Aït El hadj, «Chafia Boudraâ a rejoint nos artistes au paradis. Car nos artistes ont tellement souffert ici-bas qu’ils ne peuvent être que dans l’Eden. J’ai eu le bonheur de la diriger aux côtés de Fadila Assous et Tounes Aït Ali dans mon spectacle «Souk Enssa» en 2005.
Quelle présence ! Quelle mémoire! Et surtout quel talent!  De son côté, Amar Zentar, journaliste et écrivain, a salué les qualités artistique de l’actrice.
Chafia Boudraâ, cette grande dame, faisait partie de nous-mêmes autant par son tempérament de Fahla que par son immense talent. C’est dire si Mustapha Badie qui a adapté le roman «L’incendie» de Mohamed Dib a vu juste en lui confiant ce rôle sur mesure de maman qu’elle a su et pu incarner avec brio. Sa présence scénique et sa prégnance étaient tellement taillées comme un juste-au-corps qu’il lui seyait comme un gant».
Chafia Boudraâ, une étoile algérienne, rejoint à jamais le Ciel et à l’unisson, nous lui disons «Merci», tout simplement !
Abdelkrim Tazaroute
  Les artistes réagissent
Doublement endeuillé en si peu de temps, les artistes algériens sont profondément touchés par l’annonce du décès de l’une des plus anciennes icônes de la télévision, du cinéma et du théâtre algérien. Après le grand acteur Ahmed Benaïssa, voilà Chafia Boudraâ qui tire sa révérence. Une nouvelle qui a bouleversé aussi biens ses proches, ses collègues que ses fans. Attristé, l’auteur et historien Kitouni Hosni, se souvient de Chafia et la qualifie de «femme courage».
Sur sa page officielle Facebook, il partage avec les abonnées un souvenir. «Le souvenir qui me revient, c’est l’état de dénuement absolu où elle s’est retrouvée durant la guerre d’indépendance et bien des années après. Son mari, si Salah Boudraâ, ayant rejoint le maquis, elle s’est retrouvée seule à élever ses enfants sans argent, sans travail». « Après 1962, elle a quitté Constantine pour Alger. Ce fut encore quelques années de galère et de souffrance, la perte tragique d’un de ses enfants et la solitude», poursuit-il. «Ce qu’elle est devenue ensuite, elle le doit à son orgueil, son talent, sa hargne…
Elle a fini par vivre de belles années de succès sans jamais oublier d’où elle venait, mais surtout de qui était-elle la veuve », a-t-il écrit. En lui rendant hommage, l’animateur et reporter Amir Nebbache écrit : «Tu resteras à jamais le symbole de la femme algérienne courageuse, battante et résiliente, tu resteras à jamais la  maman de toutes les Algériennes et de tous les Algériens. Ton amour pour l’Algérie s’est exprimé dans ce que tu aimais faire le plus, monter sur les planches des théâtres, jouer dans des sketchs, interpréter  des rôles, faire du cinéma».
«Oui madame Chafia Boudraâ, tu nous a éduqués émerveillés, émus, et transportés à travers d’innombrables œuvres cinématographiques majeures, où tu avais brillé  par ton talent extraordinaire d’actrice mais également par  ton authenticité, ta sincérité, ton naturel, ta simplicité et humilité rarissimes », note Nebbache. Pour le comédien Hakim Dekkar, «cette stature qui ressemble à ma mère quand nous étions jeunes et qui ressemble à ma mère quand nous grandissons, cette femme puissante qui lui ressemble même l’année de sa naissance. Quand je la vois, je l’embrasse, je prends soin d’elle et je me confie systématiquement», dit-il. « Elle est tout ce qui est maternel», précise-t-il.
De son côté, Miloud Oughari indique : «Chafia Boudraâ a été révélée au grand public grâce au feuilleton télévisé «El Hariq» du réalisateur Mustapha Badie, adapté de l’œuvre de Mohammed Dib où elle s’est confirmée comme une actrice de talent. Elle interprétera aussi le rôle de la veuve dans «La mégère apprivoisée» montée par le Théâtre national algérien. Son premier rôle fut dans le film «El Hozi» d’Abdelkader Bouritina avec Moh Bab el Oued et Yasmina».  Pour l’ensemble des artistes, elle restera à jamais l’icône, la star, la vedette et l’une des pionnières du cinéma algérien.
Rym Harhoura
Cor K.