Destruction de l’immeuble de l’ex-Sempac : Le dernier souffle de la minoterie d’Hussein Dey 

Jeudi 21 avril, rue Tripoli à Hussein Dey. La destruction de la minoterie Narbonne est en cours, devant le regard impuissant des riverains, eux qui l’appellent le bâtiment de Sempac. La pluie s’abat sur les engins de démolition comme pour pleurer le sort qui est réservé à ce patrimoine architectural de la commune.

Alors que le mois du patrimoine prônant la préservation et la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel vient à peine d’être lancé, l’APC d’Hussein Dey débute la démolition de cet édifice, au grand dam de la population et des architectes.
Il faut croire, selon les dires du secrétaire général(SG) de la commune, Badreddine Benamara, qu’il existe un patrimoine à préserver et un autre à effacer. Pour lui, «la minoterie appartient au passé colonial, elle aurait été préservée si elle datait de l’époque ottomane». De plus, n’étant pas classée monument historique, il affirme n’avoir reçu aucune consigne prônant sa préservation de la part du ministère de la Culture et des Arts, habilité à le faire.
La destruction menée par l’entreprise Amenhyd, spécialisée en la matière, devrait s’étaler sur trois mois. La face donnant sur le tramway sera la dernière à être détruite, car nécessitant l’arrêt de la circulation. Aucune information n’a été fournie concernant la future utilisation du terrain dont même la superficie est gardée confidentielle.
Pour le SG de l’APC, cette démolition «était urgente au vu du rapport du CTC faisant état de sa fragilité et du grand risque d’effondrement de la bâtisse». Il poursuit en soulignant que les «coûts de la réhabilitation de ce lieu reviendraient trop chers». D’autant plus, rappelle-t-il, que cette ancienne usine, qui faisait la notoriété de la région et faisait vivre des centaines de familles naguère, «a connu récemment un incendie qui a duré 20 jours, causé par des personnes voulant récupérer de l’acier et du câblage». Ce qui a encore aggravé son état de dégradation. Néanmoins, il rassure les habitants qu’«une stèle sera érigée avec des morceaux qui seront récupérés de la minoterie».
Disparition de la mémoire
Le souvenir de la minoterie de Narbonne reste encore vivace chez les riverains. A la scène de démolition, des anciens travailleurs de l’usine assistent médusés. C’est aujourd’hui qu’ils élisent domicile dans des locaux à l’intérieur du bazar qui était le dépôt de la minoterie. Ils se remémorent des temps anciens. Ils racontent que ce bâtiment n’a jamais posé de problèmes aux habitants qui y sont même attachés, car il donne un charme particulier à la rue Tripoli.
Cette rue qui a déjà été défigurée, se désolent-ils, par la ligne de tramway et qui va définitivement perdre tout son cachet suite à cette démolition.
D’ailleurs, ils affirment que le lieu avait été converti en décharge par la mairie les années précédentes et qu’il a été laissé longtemps à l’abandon sans aucun intérêt pour sa préservation de la part des autorités locales.
Pourtant, du côté de la société civile, des passionnés d’histoire et d’architecture, cette minoterie a longtemps été au cœur des préoccupations.
Akli Amrouche fait partie de ces personnes-là. Architecte et éditeur de la revue Vie des villes, il a été consultant à la wilaya d’Alger pour l’élaboration du plan urbain de la ville. Selon lui, la minoterie avait bénéficié d’une prescription de sauvegarde en 2018. Elle avait été approuvée à la première phase du projet. Le rapport du CTC concernant la fragilité de l’édifice est pour lui «non recevable car le CTC n’est pas compétent en ce qui concerne le patrimoine».
D’autant plus que la minoterie est d’une grande valeur aux yeux des architectes. Il explique qu’elle a «une valeur mémorielle pour Hussein Dey et une valeur constructive vu sa composition de plusieurs bâtiments construits à des époques différentes avec des matériaux et des styles qui leur sont propres».
Pour sa réhabilitation, il aurait fallu, explique l’expert en architecture, lancer un concours d’architecture. D’autant plus qu’il existe au sein de l’EPAU, «une spécialité en patrimoine qui est la reconversion des friches industrielles, et la minoterie est souvent prise en exemple d’étude». C’est ainsi qu’elle aurait pu être transformée, poursuit-il, «en lieu de vie pour les jeunes et les habitants, en adéquation avec les instructions du président de la République, mettant au cœur du projet la culture, des locaux pour les start-up et des activités pour la jeunesse».
Afin de ne pas réitérer le même scénario, il finit par rappeler que d’autres friches industrielles et usines désaffectées existent toujours à Alger et qu’il faut les préserver. Par exemple, au niveau des abattoirs d’El Harrach ou des hangars de la SNTF, précise Akli Amrouche.
Ces lieux sont, affirme-t-il, «des bijoux à valoriser et faciles à mettre sur le marché avec peu de moyens».
Quid du rapport du CTC ?
Afin d’y voir plus clair et de rapporter l’ensemble des informations utiles à la bonne vue d’ensemble et compréhension de cette démolition à nos lecteurs, nous avons tenté avec énergie, mais vainement d’obtenir le fameux rapport du Centre de contrôle technique (CTC). Celui qui, d’après le SG de l’APC de Hussein Dey, stipulerait la possibilité d’effondrement de la bâtisse. Nous avons alors été baladés entre le CTC, le ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme ainsi que l’APC d’Hussein Dey qui se rejettent mutuellement la balle. Un énième ping-pong administratif qui lèse la qualité de notre travail et les efforts consentis pour éclairer le citoyen.  Le CTC et le ministère de l’Habitat sont tous les deux clairs sur la question: c’est au maître d’ouvrage, à savoir la mairie d’Hussein Dey, de donner son accord ou de transmettre le rapport.
Du côté de la mairie par contre, nous nous sommes heurtés à un manque flagrant de collaboration et à des réactions quasi épidermiques lorsque nous avons évoqué le rapport du CTC. Nous n’avons alors aucune preuve tangible qui puisse appuyer la version des faits donnée par la mairie quant aux raisons derrière la démolition de la Sempac – ex-minoterie de la rue Tripoli. Ce manque de transparence nous laisse nous demander quel est le contenu de ce rapport si tant est-il existant.
Enquête réalisée par Sarra Chaoui