Djamel Boukezzata, directeur de la formation supérieure : «Le décrochage des étudiants est lié à une fracture numérique»

Dans cet entretien, le directeur général de la formation supérieure au niveau du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Djamel Boukezzata, reconnaît que le mode d’enseignement à distance mis en place depuis l’avènement de la Covid-19 est contraignant. Cependant, il soutient que ce mode constitue une nécessité impérieuse dans le système d’enseignement supérieur.

Pour faire face à la propagation de la pandémie, plusieurs universités sont passées au mode d’enseignement à distance. Des étudiants se plaignent des difficultés à suivre les cours…
 En effet, les étudiants, notamment ceux de la première année, ne sont pas satisfaits. Ils ont besoin d’un accompagnement strict pour les intégrer de manière efficace au sein du système d’enseignement supérieur. Il est vrai que nous avons constaté un décrochage en matière d’évolution, notamment pour les nouveaux bacheliers. En plus des lacunes sur le plan des connaissances, ils ont dû faire face à ce mode d’enseignement imposé par la Covid. Le taux d’échec est très sensible dans le domaine des sciences et technologie, mais aussi dans les langues étrangères, sciences économiques, sociales et humaines. L’enseignement à distance à été efficace au niveau des écoles supérieures qui ont des relations de coopération dans le cadre du réseau mixte avec des partenaires étrangers car elles se sont dotées de matériel informatique et de logiciels dédiés à l’enseignement à distance, à l’image de Webhook , Classroom. Pour régler toutes ses disparités, il est important que les universités se dotent d’une plateforme numérique qui s’applique à tous les étudiants et dans tous les coins de l’Algérie pour assurer l’égalité en matière d’accès à l’enseignement.
Le retour vers l’enseignement en présentiel est-il envisagé dans ce cas?
Nous ne pouvons pas revenir à l’enseignement en présentiel. Si on se projette à l’horizon 2030, l’Algérie comptera plus de 3 millions d’étudiants. Avec la réduction des dépenses publiques, le recours à l’enseignement à distance est devenu une nécessité impérieuse pour notre système d’enseignement. Sauf qu’il lui faut des moyens d’accompagnement. Le décrochage des étudiants est lié en partie à une fracture numérique. Donc, en amont, il faut régler les problèmes techniques dont celui relatif au débit Internet si nous voulons avoir un enseignement à distance digne de ce nom qui sera en parallèle avec l’enseignement en présentiel. A cela s’ajoutera bien sûr l’amélioration du contenu. L’enseignant doit savoir que son cours est visible à l’international. Il ne doit pas se limiter à poster des PDF aux étudiants. Un cours destiné à l’enseignement à distance doit obéir à des normes en matière de scénarisation, de conception, d’interactivité et de communication. Le plus important pour l’étudiant est de l’accompagner à travers des forums, des tchats, une plateforme dédiée à l’enseignement à distance. Ily a des enseignants qui prennent des initiatives et font des efforts alors que d’autres envoient des cours en PDF. C’est l’étudiant qui va assumer cette charge pédagogique, et en fin de compte, nous débouchons sur des résultats catastrophiques. Je pense qu’il est temps de mettre en place un écosystème adéquat à l’enseignement à distance.
Cette année, pour le passage à l’enseignement supérieur, une moyenne pondérée a été intégrée. Quelle est la raison ?
Nous avons été poussés à introduire, cette année, un réglage dans le système d’orientation en intégrant la moyenne pondérée. Car nous avons affaire à un bac généraliste. Il est temps d’ouvrir ce dossier et de se pencher sur la réforme de notre baccalauréat.
En attendant, comment faire émerger l’Université algérienne sur le plan international?
Nous devrions, d’abord, unifier les efforts en matière de publication, les hausser et les rendre plus visibles par le biais de réseaux et revues de renommée mondiale. Il est vrai que nous avons créé la revue classe «C» pour booster les sciences sociales. Mais chaque université est appelée aujourd’hui à numériser toutes ses publications et productions scientifiques et universitaires si elle veut être visible au plan international. Nous avons actuellement plus de 85.660 publications scientifiques de tout ordre. Dans les sciences des matériaux, nous sommes très visibles. Par contre, ce qui tire vers le bas la visibilité de la publication universitaire, ce sont les sciences sociales, humaines et médicales. Un effort doit être consenti dans ce sens.
Contrairement aux autres pays arabes, le privé ne s’implique que timidement dans le domaine de l’enseignement supérieur…
Notre ouverture sur le privé est, en quelque sorte, récente. Elle remonte à 2014. En vertu d’un cahier des charges élaboré dans ce cadre, nous enregistrons aujourd’hui 17 universités privées. Ce n’est pas encore satisfaisant, dans la mesure où ces établissements restent petits si l’on tient compte du nombre des inscrits qui ne dépasse pas, en tout et pour tout, 2.000 étudiants. Ce nombre est, par contre, accueilli dans un seul département dans le public. Le privé a de beaux jours devant lui pour se développer et s’imposer dans le marché de la formation et de l’enseignement. Même sur le plan de leur répartition géographique, la majorité se situe à Alger, deux à Sétif alors qu’à l’Ouest, il n’y a aucune université privée. Il est donc attendu que le privé prenne place dans le domaine et pourquoi pas l’installation d’une université étrangère, à part entière, comme cela se fait à travers plusieurs pays arabes. C’est ce qui permettra d’avoir une attractivité et une concurrence réelle avec nos universités. Il y a des pays où 99%de leur système d’enseignement supérieur est basé sur le secteur privé, comme le Japon, le Liban…Cela ne veut pas dire que nous allons privatiser notre système d’enseignement. Le privé interviendra pour consolider cet effort national et participer avec une formation performante.
Entretien réalisé par Wassila Ould Hamouda