Entretien avec Ahmed Kettab, expert consultant international : «Le recours aux ressources non conventionnelles est incontournable»

Professeur émérite, expert consultant internationale et conférencier, Ahmed Kettab souligne, dans cet entretien, les avantages et inconvénients du dessalement d’eau de mer et recommande une stratégie à mettre en œuvre pour gérer le stress hydrique.

Avec la rareté des pluies, le dessalement d’eau de mer est-il devenu  une option incontournable ?
Les besoins en ressources en eau devraient être évalués régulièrement afin de fournir l’eau en quantité et en qualité conformément à la Constitution et à la loi de 2005 sur l’eau. Ces dernières années, l’Algérie, pays aride et semi-aride, est en stress hydrique, vu le manque de précipitations dû aux changements climatiques et la gestion et planification de la ressource. Les ressources en eau renouvelables sont de 13,2 milliards m3/an, pour une population de 45,4 millions d’habitants en 2022, soit une dotation de 290 m3/hab/an, inférieure aux 1.000 m3/hab/an préconisés par les instances internationales. Les pouvoirs publics ont fait un plan à l’horizon 2025-2030 pour sortir du stress hydrique à travers toute une série d’actions dont celle de la réalisation de 14 stations de dessalement, en plus des 11 déjà existantes. La mobilisation des ressources en eau non conventionnelles est indispensable. Toutes les eaux usées doivent être traitées et réutilisées. Le dessalement d’eau de mer doit aussi être poursuivi, sous réserve qu’il soit un complément aux barrages, aux eaux souterraines, et aux eaux usées existantes en Algérie, et qu’on bénéficie d’un transfert de technologie. Partant de là, il est nécessaire d’établir une nouvelle stratégie et vision à l’horizon 2030-2050en tenant compte de nos potentialités, savoir-faire, moyens matériels et humains. Depuis plus de 20 ans, mes slogans et devises au niveau international et national sont : «De l’eau en qualité et en quantité pour tous : économisons-la» et «L’eau pour tous est l’affaire de tous, préservons-la».
Quels sont les avantages et les contraintes du dessalement ?
Le principal avantage est d’avoir une quantité d’eau potable complémentaire pour l’alimentation de la population, d’augmenter la quantité de nos ressources et diminuer le stress hydrique. Les contraintes peuvent être d’ordre financier, technique, technologique, de formation, économique et écologique. A titre d’exemple, nous ne savons pas quoi faire des tonnes de sel retirées de l’eau de mer, sinon les rejeter dans la mer. Cela pourrait influer sur la faune et la flore au niveau du littoral, mais aucune étude sérieuse n’a été faite pour infirmer ou confirmer cela.
Quelle est la stratégie adoptée pour gérer le stress hydrique ?
Pour résoudre le problème de l’eau, nous avons besoin d’une vision qui tienne compte d’indicateurs internationaux et des réalités nationales. Les solutions sont nombreuses, car l’Algérie a de réelles capacités pour surmonter cette crise de l’eau et faire une politique efficace à l’horizon 2030-2050 et surtout pour les générations futures. Nos moyens humains, nos ressources permettent aisément de donner de l’eau à tous les Algériens en quantité et en qualité si nous faisons une gestion rationnelle tenant compte des quelques propositions non exhaustives. Il faudrait minimiser les pertes dans les réseaux d’eau potable (passer de 50% de pertes à 10% en 2024), appliquer une tarification juste et équitable pour tous, traiter les eaux industrielles et les réutiliser (pas uniquement les eaux usées), lutter contre l’envasement des barrages : chaque année 30 à 40 millions m3 d’eau perdus, dessaler les eaux de mer et faire confiance au potentiel des entreprises nationales, renforcer la formation et la recherche.
Il est recommandé de créer un conseil national de stratégie de l’eau composé d’experts indépendants pour définir une stratégie à l’horizon 2050, un centre de recherche sur l’eau et des structures de réflexion, d’analyses et de prospectives. Une autorité de régulation dépendant du président de la République ou du Premier ministre devrait être créée. La loi sur l’eau de 2005 et les missions et prérogatives du ministère des Ressources en eau et des grandes entreprises, sociétés sous sa tutelle doivent être revues totalement. Il faudrait redynamiser le groupe Gerhyd-Spa (Groupe études et réalisations hydrauliques) qui devrait être le fer de lance du développement de l’hydraulique en Algérie et pourquoi pas en Afrique. Le domaine de l’eau doit être complètement réorganisé, car l’eau sera de plus en plus rare dans les années à venir.
Entretien réalisé par Wassila Ould Hamouda