Escapade hivernale : Ath Yenni, par une journée de Dieu …

9h et quelques poussières. Vendredi ensoleillé et glacial. Taksebt n’a pas pu étancher sa soif des trombes qui lui sont tombées dessus. Le miracle du ciel n’a pas donné les résultats escomptés. L’attente tant espérée pour le revoir rempli à ras bord et prétendre profiter de ses robinets H24 est toujours une chimère. Le remplissage est loin de valoir la quantité d’eau reçue aux mois de novembre et décembre. Une aubaine ratée. L’hydrique garde son stress. Intact.

L’un des plus grands barrages qui alimente plusieurs wilayas du Centre fait toujours peine à voir. Seule la luminosité fait briller sa surface qui embrasse à peine les rivages. Tout le long de ce grand point d’eau, s’amenuise le contenu à mesure que l’on avance depuis le pont d’où une vue générale bien que prenante n’arrive pas à faire oublier que Taksebt demeure vulnérable. Et cela n’empêche pas des automobilistes de s’en rapprocher pour un toilettage de leurs véhicules. Affligeant ! Les services concernés ne le sont pas le week-end, apparemment. Sensibiliser ne suffit pas. Verbaliser en touchant aux poches est un réflexe à réfléchir ! Reste alors donc à espérer d’autres épisodes fortement pluvieux ou encore de la neige qui, à la fonte, pourrait être d’un grand apport.
Le feu, l’eau et la cime
La montagne domine mais elle garde toujours ses facettes sombres. Noires. Les stigmates des feux de l’été dernier ne sont pas près de s’estomper. Même si la nature chassée de son fief reconquiert, éparse, son milieu naturel. Car, il faut croire que les sinistres d’août ont une de ces séquelles dévorantes, en témoignent ces arbres aux branchages calcinés, ces troncs coupés mais qui gardent la noirceur des jours sans pain. Le Djurdjura du haut de ses cimes enneigées ne plie pas devant la catastrophe. La main du juif, Icharridhen, Aïn El Hammam demeurent les témoins de ces feux volontairement allumés qui ont endeuillé des familles entières par dizaines et en ont sinistré des milliers d’autres. A oublier ? Certainement pas ! Car la mémoire fidèle ne saurait être traîtresse. Dans la bouche des villageois, le détail est encore vivace. On en tremble encore. Froid dans le dos.
Sur la RN30, la circulation est bien animée. Dans les deux sens. Week-end et vacances scolaires sont faits pour un détour à la montagne. C’est aussi un des chemins empruntés par les touristes en partance vers Tikjda. La station que l’on rallie fréquemment en cet hiver qui n’a pas attendu son entrée officielle au calendrier pour s’inviter sur ces hauteurs particulièrement prisées. Takhoukht entre barrage et monts suintant d’eau rend la chaussée bien glissante. Mais les chauffards du vendredi n’en ont cure. Ils se disputent les virages sans les négocier. A la limite de cet itinéraire en fer à cheval, le barrage constant de l’armée. Rassurant. A droite, Les Ouadhias, à gauche, Ouacifs, Iboudhraren, Thassafth, Ath Yenni. A l’entrée de ce nouveau tronçon qui monte qui monte, le bijou brigué en relief sur la paroi de la montagne est carrément invisible. Depuis qu’il y a été encastré dans la roche, jamais entretenu, au point où cette orfèvre qui fait la réputation des Ath Yenni ne brille plus. Le monceau de cuivre s’est fondu dans la rocaille. Pourtant, ce qu’il est beau ce bijou d’argent serti de corail et d’émail. Même si, bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis son aura bien assise en ces années où l’argent et le corail étaient à la portée de l’artisan bijoutier. Une matière première qui a connu depuis des envolées sans limites. Ce qui fait vendre cher même si d’adeptes il y en a encore.
Vers Ath Yenni, la montée est agréable. La chaussée bien entretenue permet une ascension printanière.
L’olive d’ailleurs
L’œil préfère s’attarder sur la verdure qui s’enroule autour d’arbres renaissants, sur les monticules d’olives près à passer au pressoir. Ils parsèment les champs où huileries traditionnelles travaillent à plein régime. Malgré les feux qui ont ravagé les étendues d’oliveraies, il y en a qui ont eu la récolte sauve mais la plupart des propriétaires ont ramené l’olive d’ailleurs. En souhaitant que la saveur autochtone ne soit pas trop altérée. Car à chaque région, sa qualité d’olive. Un des propriétaires récolte du fond de sa poche une olivette verte qu’il a pu cueillir de sa parcelle de terre. Mais qu’en faire ? Sinon la regarder avec peine et tristesse ! Dans sa huilerie, les machines tournent quand même. Les tapis sur lesquels l’olive écrasée se fait tasser sur tous les contours par des mains jeunes et expertes en un mouvement circulaire vigoureux s’entassent et fait pleuvoir dessus de l’eau brûlante. A l’intérieur de ce grand hangar, la chaleur dégagée est suffocante. Malgré les portes grandes ouvertes face à sa majesté le Djurdjura. Les clients chargent leurs jerricans et fûts non sans avoir goûté à l’huile qui dégouline gourmande des morceaux de galette toute chaude. Dans un avant goût offert par le proprio. Et quand les véhicules chargés de leurs approvisionnements pour l’année, c’est dans la poche. Goûté, apprécié, adjugé, vendu !
Dans les villages, Iyaniwen (habitants d’Ath Yenni), propres comme un sou neuf, le froid ne jalouse pas le soleil qui fait faire le dos rond aux vieux mais aussi aux jeunes. Ils se retrouvent allègrement quelques heures en potes autour des dernières news. On parle surtout d’Omicron. D’ailleurs, le masque est de rigueur dans ces petites assemblées improvisées. Dans les ruelles entortillées faites de montées et de descentes, il est parsemé des fleurs en pots, des plantes et autres éléments traditionnels décoratifs qui enjolivent depuis peu les seuils des maisons qui, pour de nombreuses, sont encore faites de pierres. Dans leur intérieur, la tradition architecturale est toujours de mise. La grande pièce, la mansarde, l’étable et le grenier. Le plafond tressé de poutres en bois, la cheminée qui crépite en ces jours de grand froid, les mets traditionnels faits pour réchauffer qui embaument les maisonnées et les relents des beignets cuits au petit matin… l’appel du muezzin se fait entendre. Des fidèles cheminent vers la mosquée du village. Celle qui fait date depuis sa construction par les Turcs. Un véritable bijou architectural que les villageois de Taourirt Mimoun, jaloux de cet héritage, entretiennent comme un objet rare et singulier que ce lieu de culte est véritablement. Les étrangers de passage qui y accomplissent leur prière en sortent ébahis. Et admiratifs par le prêche de l’imam qui allie superbement deux langues qui se côtoient dans de parfaites épousailles, kabyle et arabe. Le message passe et là est l’essentiel.
L’art se conte sur les murs
Sur les murs de la grande place, honneur aux visages savants que la contrée a vu naître. Et qui l’ont fait universelle. Mouloud Mammeri, écrivain, anthropologue, linguiste…Mohamed Arkoun, islamologue tout autant dans l’universalisme, Azouaou Mammeri, artiste peintre dont les œuvres sont indéniablement connues de par le monde… Plus loin, Idir et Brahim Izri donnent la réplique en noir et blanc à Matoub… Là aussi, l’art se dilue jusqu’aux bijouteries qui ouvrent le bal d’une longue série de boutiques aussi bien achalandées les une que les autres, rivalisant avec de tous nouveaux modèles, alliant intelligemment tradition et modernité, sans jamais en altérer l’authenticité pour ne point perdre de son cachet originel.
A côté de ces orfèvreries, un autre art. Celui de fabriquer du fromage bio. De l’atome et du camembert bio. Des femmes et des hommes en font leur occupation journalière et leur gagne-pain écoulé dans des épiceries de produits laitiers. Il est encore ces pâtes traditionnelles que l’on consomme l’hiver qui trônent sur les étals des magasins du village. Une chekhchoukha kabyle préparée avec du lait et une noisette de beurre, ou encore juste avec des oignons à la vapeur arrosés d’huile d’olive dans une sauce très réduite. A déguster sans modération. Dans les boucheries, le veau est roi. La viande locale est goûteuse. Les visiteurs n’oublient jamais d’en emporter dans leur gibecière. C’est d’une tout autre saveur ! Et quelle saveur ! Surtout lorsque les légumes sont le fruit des jardins potagers entre navets et carottes dont les feuilles sont aussi cuisinées, les cardes, les échalotes et autres herbes agrémentent la sauce… le tout arrosé copieusement d’huile d’olive même lorsque comme en ce moment rare et chère, à 850 DA le litre, il faut y aller mollo-mollo pour couvrir l’année jusqu’à la prochaine saison.
Ath Yenni revient de loin comme tous les villages alentour de la région. Les feux qui ont ravagé ses paysages n’en ont pas moins brûlé leurs entrailles. Mais leur âme ressuscite toujours de ses profondeurs.
Reportage réalisé par Saliha Aouès