Exposition «Regards croisés» : Leila Bakouche cristallise Boussaâda

Leila Bakouche est une jeune artiste, férue de la photographie. Elle découvre cette passion en 2011 alors qu’elle suivait des études en aménagement du territoire. A travers le module de photographie aérienne, et suite à ses stages pratiques sur le terrain, elle développe un amour et une curiosité grandissants pour les villes et leurs occupants.

Qu’ils soient humains, animaux ou encore des présences qui se ressentent à travers les lumières. Elle a participé à la troisième résidence de photographes organisée par la Délégation de l’union européenne en Algérie, intitulée «Regards croisés : Boussaâda».  C’est au sein de la ville du bonheur que Leila et 9 autres photographes ont croisé leurs regards, les ont posés et immortalisé ceux de tant d’habitants des lieux. Leur travail était visible au sein de la galerie
Mohamed-Racim jusqu’au 23 mars dernier, puis au niveau du stand de la délégation de l’UE lors du Salon international du livre d’Alger. Un livre regroupant les travaux, les clics et déclics des participants a été édité sous la direction de Reslane Lounici, directeur artistique de la résidence. Leila explique dans les lignes qui suivent sa démarche artistique pour aborder ce sujet et raconte la façon dont la résidence s’est déroulée. Aussi dynamique que les clichés qu’elle prend, elle évoque de même les projets sur lesquels elle travaille actuellement.
Pourquoi avoir choisi la photographie ?
J’aime beaucoup prendre des photos, c’est une façon de m’exprimer par rapport à ce que je vois, vis et ressens, par rapport à l’espace et aux gens. J’aime discuter avec les personnes que je photographie pour pouvoir avoir ma propre vision. C’est une façon de m’exprimer. Je m’intéresse beaucoup à la dynamique de la ville, la communauté et tout ce qui est ethnique et appartient à la ville. Ceci m’a permis de réaliser plusieurs expositions. Parmi elles,  une biennale en Tunisie, à Djerba, en 2019, où j’ai exposé des portraits de jeunes de la ville. J’ai exposé aussi à l’Institut français dans le cadre du projet «Solitude bleue», en collaboration avec l’ambassade du Mexique. C’était une traduction picturale du roman de l’écrivain mexicain Octavio Paz.
Boussaâda est une ville qui a inspiré beaucoup d’artistes…
Nous sommes restés une semaine à Boussaâda et chacun de nous y a développé son propre regard. Les photographies parlent de Boussaâda à travers le prisme de mon regard. Une attache s’est développée avec l’animal. J’ai développé l’idée qu’en tant qu’humain, nous sommes proches de l’animal. J’ai essayé de m’exprimer par rapport au côté ancestral de Boussaâda. Pour moi, rien n’a bougé à Boussaâda, c’est comme si nous étions encore au XIXe siècle. Je n’ai pas remarqué de grands changements. Les habitants sont toujours aussi authentiques, gentils, accueillants et ouverts. Même constat concernant la lumière. La lumière à Boussaâda est exceptionnelle à un tel point qu’Etienne Dinet et beaucoup de cinéastes partent à sa recherche. Nous sommes aussi allés à la rencontre de cette lumière. C’est une série de 50 photos, et chaque série possède un titre. Je les ai intitulées «Young» ou encore «Escape». J’ai utilisé l’anglais parce qu’aujourd’hui, cette langue est beaucoup plus accessible, pour que les gens comprennent. J’ai travaillé sur l’animal et l’homme, car je trouve hélas que la femme n’est pas beaucoup présente dans l’espace urbain et si elle est présente, elle est voilée. J’ai eu du mal à  prendre la femme en photographie.
Quelle est votre démarche artistique pour ce projet ?
Le projet «Frozen» est une combinaison des lumières qui circulent à travers différents portraits à Boussaâda.  La ville est glaçante par sa température morose et chaleureuse, son hospitalité et son histoire. Je suis dans une démarche artistique documentaliste. A la découverte des modes de vie, des cultures et des traditions. Je cherche à communiquer par ce projet et le biais de ma production artistique, l’esprit des habitants de la ville de Bousaâda. Leur mode de vie, leurs humeurs et leur qualité de vie. J’ai choisi le portrait en tant que thème privilégié. A la fois les expressions, mais plus particulièrement les regards.
Vous étiez dix artistes encadrés par trois professionnels en résidence. Comment s’est déroulée celle-ci ?
C’était une expérience artistique mais aussi sociale et humaine. Pendant le séjour à Boussaâda, il n’y a eu aucun malentendu entre nous. Nous étions autant de filles que de garçons, il y avait un équilibre. Chacun respectait son prochain et nous partagions  beaucoup d’informations. Les artistes sont de niveau et d’univers photographiques différents. Ce qui fait que chacun aidait l’autre de manière naturelle selon les préférences et les points forts de chacun d’entre nous. Par exemple, Khaled Mechri en tant que journaliste était fonce dedans sur le terrain. Il m’a permis, grâce à nos échanges, de sortir de ma zone de confort et d’aller à la rencontre du terrain afin d’arrêter d’être timide. Nous avons partagé beaucoup de choses en commun non seulement du point de vue technique  mais aussi de la psychologie de la photographie. Chaque jour, nous regardions les photos de tout le monde. A partir du regard des autres et de leurs critiques constructives, on peut s’améliorer au fur et à mesure. Ceci a permis à chacun d’entre nous d’évoluer et de mieux pratiquer sa photographie. Côté humain, des groupes se sont formés naturellement, selon les affinités. Nous étions en petit groupe sur le terrain et nous remarquions ainsi que le style de chacun définissait son rôle dans le groupe. Les  moments de partage et de convivialité autour des repas permettaient de consolider  la relation entre artistes.
Quels sont vos prochains projets ?
Je travaille sur un autre projet, une exposition. Je suis toujours dynamique, en mouvement. Dans le sens où même si j’expose en ce moment, je prépare mon prochain projet. Il s’agit du projetRaw. Un projet artistique et documentaire qui met la jeunesse face aux murs. Une démarche artistique esthétique, engagée et documentaliste. Les angles de traitement de ce thème sont : engagé, social et sémiotique. Je suis aussi artiste professionnelle et membre d’un collectif féminin,«Tilawin», qui signifie femmes en tamazigh. C’est la deuxième session cette année. Durant six mois, je vais suivre une fille et l’encadrer en l’aidant à développer son projet photographique. Jaime partager ma passion avec les femmes surtout car il n’y a pas beaucoup de femmes photographes en Algérie.
Entretien réalisé par Sarra Chaoui