• Farid Benyahia, économiste : «La politique salariale est liée à la performance économique»

Dans cet entretien, l’économiste Farid Benyahia estime que la politique salariale ne répond pas aux normes scientifiques. D’où la nécessité, préconise-t-il, d’organiser une conférence nationale de l’emploi et de mettre sur la table tous les dossiers relatifs à la réforme globale de l’économie et au marché de l’emploi. Selon lui, l’implication des experts à cette conférence est primordiale pour relever le challenge.

La situation socio-économique se corse de plus en plus avec la dégringolade du pouvoir d’achat et l’élargissement du cercle de la pauvreté, d’où la décision récente du gouvernement de revoir la grille des salaires. Selon vous, quels sont les facteurs économiques qui ont conduit à cette situation ?
Tout d’abord, je pense qu’il y a un problème de fond dû principalement à une politique salariale qui ne répond pas aux normes scientifiques et résultante d’un cumul des années durant. Dans les années 1970, des études ont été faites par des experts russes et des énarques, lesquels ont conseillé au gouvernement de l’époque de respecter dans la conception de la grille des salaires le panier d’achat, tout en tenant compte de ce que nous appelons la pyramide de Maslow. C’est-à-dire déterminer des besoins de base jusqu’aux loisirs. Aujourd’hui, l’Algérie fait face à trois problèmes de fond en termes de politique salariale. Primo, on a déprécié le dinar sans objectif apparent et on n’a pas une autre économie de substitution équivalente au pétrole et au gaz. Il faut savoir que dans les années 1970, le dinar équivalait au franc français et suite à la décision prise par le gouvernement Hamrouche, dans le cadre des réformes structurelles de l’économie nationale, il a été conseillé par le Fonds monétaire international de déprécier la monnaie nationale de 400%.  C’était une grosse erreur politique, dont on subit les conséquences à ce jour. Dans le sillage de la même politique, nos économistes ont essayé d’équilibrer le budget selon les recettes pétrolières en recourant toujours à la dépréciation de la monnaie nationale. Pour pallier cette situation, il faut entreprendre des réformes sérieuses à l’effet d’avoir un dinar fort en boostant la productivité, donc il faut augmenter le PIB et le taux de la croissance annuelle devrait atteindre 7 à 8%. Dans ce second point, il est question de revoir la gestion des entreprises économiques publiques, devant faire l’objet d’un redressement, à l’instar de la compagnie aérienne Air Algérie, dont le nombre d’employés dépasse de beaucoup le chiffre d’affaires réalisé. Tertio, il y a l’injustice des salaires et je cite ici l’exemple du secteur des textiles, dont les importations de la matière première coûtent des milliards de dollars, alors que les entreprises sont boiteuses. Dans ce cas-là, l’Etat doit mettre le paquet en proposant des rémunérations conséquentes pour redresser la barre et repêcher le tissu économique. En somme, il faut être pragmatique dans les réformes à mettre en place, à commencer par la définition des besoins et des objectifs pour élaborer une stratégie globale et le modèle économique qui va avec. Pour ce faire, il est important de faire appel à des experts en la matière au lieu de compter sur des administratifs orientés vers les collectivités locales et sans vision économique.
Il y a eu par le passé une politique salariale orientée vers le contrôle des rémunérations et la répartition des revenus à même d’améliorer la situation des catégories défavorisées, mais aussi d’établir des salaires conséquents à l’apport de chaque salarié en son poste de travail. Est-ce que cette approche est toujours adéquate à la situation économique actuelle ?
Justement, pour combler toutes ces carences, il faut penser à organiser une conférence nationale de l’emploi après installation d’un comité d’experts indépendants et quelques membres du gouvernement. Il est aussi important d’éplucher les études réalisées auparavant en plus des expériences de certains pays pour cerner les priorités et amorcer le décollage économique souhaité. Et à partir de là, on va dégager la grille des salaires adéquate à tous les secteurs et avec quel revenu pourrait vivre l’Algérien. En parallèle à cela, une politique de solidarité devrait être introduite dans la politique salariale globale, en créant une caisse de chômage censée payer de 50 à 70 % des salaires des personnes ayant perdu leur emploi pendant au moins deux ans, et au-delà de cette durée, le chômeur sera orienté vers une autre caisse pour qu’il puisse bénéficier d’une allocation chômage équivalente au SNMG. Les femmes au foyer devraient également être incluses dans cette politique en leur garantissant des revenus. Ce qui va créer une dynamique d’achat indispensable pour la machine économique.
L’autre point essentiel pour la redynamisation de l’économie est la mise en place d’une bourse des valeurs, sachant que nous avons plus de 100 milliards de dollars circulant dans le marché informel, sans compter les 80 milliards d’euros de la diaspora établie en France qu’on devrait capter pour les intégrer dans le développement économique. Dans ce sens, il est impératif d’encourager l’investissement et d’impliquer les collectivités locales en étant accompagnatrices des investissements selon les spécificités régionales. Ce qui générera une manne pour la gestion locale des affaires publiques.
Concernant la Fonction publique, la revue à la hausse du point indiciaire est-elle la meilleure solution?
Effectivement, l’augmentation du point indiciaire est une solution appropriée à la Fonction publique. Quant aux autres secteurs, il faut des réformes profondes au sein de l’économie afin de la booster et d’avoir un dinar plus ou moins fort face à la devise.
Entretien réalisé par Aziza Mehdi