FATMA OUSSEDIK, sociologue : «Toute la société doit se mobiliser» 

DANS CET ENTRETIEN, Mme Fatma Oussedik, éminente sociologue et militante de la cause féminine, revient sur les origines sociales des violences faites aux femmes. Selon elle, les associations de femmes doivent affronter ces situations d’autant que tous et toutes demandent aux femmes de subir en silence.

Entretien réalisé par Samira Belabed    

En Algérie, la violence à l’égard des femmes prend des proportions alarmantes. Sommes-nous en train d’assister à la banalisation de ce fléau social ? 

Il est fondamental de rappeler que nous vivons et subissons des violences depuis longtemps. Toutefois, et dans ce contexte, la société connaît de profondes mutations. L’urbanisation massive, qui s’est accélérée depuis l’indépendance de notre pays, a constitué un moteur important des changements observés. Les rapports sociaux, la solidarité familiale, la protection assurée par les membres de la famille, voire les voisins, ont disparu. Dans un tel contexte, on peut comprendre que le regard sur les violences observées soit de plus en plus détaché.

Quels sont les facteurs sociologiques de cette violence ? 

L’urbanisation dont nous parlions précédemment a pesé sur les modes de vie, de consommation et les rapports entre les sexes. Elle a transformé les structures familiales. Les conditions dans lesquelles elle s’est réalisée ont pesé sur le développement de la violence. Je pense aux conditions de logement en ville, au chômage des plus jeunes en particulier qui expliquent que le plus souvent, les auteurs des violences sont des jeunes hommes.  Dans les campagnes, les individus étaient soumis à un contrôle social constant. De plus, la scolarisation massive de la population, le développement des réseaux sociaux ont transformé les mentalités alors que es textes juridiques, comme le code de statut personnel, ou les discours médiatiques et de certains courants politiques nous parlent d’une famille, d’une société qui n’existent plus. En effet, les rapports dans les familles,  le statut et le rôle de chacune et chacun ont changé : les femmes ont eu un accès rapide à la scolarité, un certain nombre d’entre elles a  bénéficié d’un emploi. La grande famille solidaire n’existe quasiment plus, la population algérienne a vécu de nombreuses ruptures. Ces   rapports ont changé donc, car aussi, dans le même temps, les jeunes hommes sont souvent chômeurs, sans logement, sans moyens financiers leur permettant de se projeter dans l’avenir, de se marier. Aujourd’hui, l’âge au premier mariage est très tardif. La jeunesse a peu de perspectives, les plus vulnérables oscillent entre la drogue et un discours religieux appauvri. Face à ces situations, les parents sont souvent dans l’incapacité de répondre aux besoins de leurs enfants et s’en trouvent disqualifiés. Le passage à l’acte est possible, et il est de plus en plus fréquent.

Avec la hausse des féminicides, avons-nous besoin d’un débat sérieux sur les violences faites aux femmes ? 

Il nous faut avoir un débat sérieux sur le type de société que nous souhaitons. Et lorsque je dis nous, cela signifie que la société ne peut demeurer plus longtemps exclue des débats qui la concernent. Mais, vous le comprenez, cela pose des problèmes politiques que nous ne résoudrons pas dans cette interview. La question de la démocratie est devenue vitale pour la défense des personnes comme pour celle de notre pays. La violence est l’expression, le symptôme de contextes dans lesquels les personnes ne peuvent peser sur leur devenir. S’en prendre aux femmes est un vieux réflexe de la domination masculine, d’autant qu’on peut dire, sans crainte de trop se tromper, que dans notre pays, les femmes sont en quelque sorte livrées à elles-mêmes : leur statut de mineure à vie les fragilise, et avec les changements sociaux, rares sont celles qui peuvent prétendre à une protection familiale. Mais, et dans le même temps, elles se battent, étudient, occupent l’espace public et le paient cher. Aujourd’hui, diplômées, elles s’estiment chômeuses et non femmes au foyer, elles refusent un prétendant, s’opposent au fils, au mari, au père, au péril de leur vie. C’est notre combat.

Quelle est votre appréciation générale de la condition féminine en Algérie ? 

Je pense avoir tenté de montrer combien l’univers féminin était soumis à de très fortes contradictions. Longtemps, la société algérienne s’est contrainte à accepter des sacrifices pour des lendemains heureux. Aujourd’hui, force est de constater qu’un certain nombre de chantiers semblent abandonnés. Après avoir consenti de lourds sacrifices pour une industrialisation, la population a vu les grands projets abandonnés. Après avoir adhéré, avec passion, comme le montrent les statistiques, à la politique de scolarisation, les Algériennes et les Algériens observent que celle-ci ne constitue plus un ascenseur social et, de plus, elle abandonne chaque jour davantage les territoires de la raison et de la science pour n’être que soumise à des discours idéologiques. Des enseignants se contentent souvent de distiller des discours moraux. Tout cela place les individus dans des situations d’humiliation et ne leur laisser que la violence comme moyen d’expression, violence qu’ils exercent sur celles que la société algérienne leur a désignées comme leurs inférieures. De cela, cette société ne se tient pas comptable, la preuve en est la faible prise en charge des femmes en proie à la violence. Les associations de femmes, démunies, doivent affronter ces situations d’autant que tous et toutes demandent aux femmes de subir en silence : babate wladek, essebri, win trohi ? C’est le père de tes enfants ou ton frère ou ton père, supporte, soit patiente, où peux-tu aller ? La victime est seule, elle va vers son destin : la mort, la rue, un centre où cohabitent avec elle des SDF, des handicapées, des déséquilibrées.

Que faut-il faire pour stopper ces dérives ?  

La mobilisation de toute la société.  Rappelons-nous que nous sommes héritières des combats des femmes qui durent depuis des générations et sachons que ces violences sont aussi l’expression du fait que nous changeons, nos vies changent. Nos filles seront plus heureuses.

 S. B