Ferhat Abbas : Une figure militante et intellectuelle particulière

Ferhat Abbas, l’homme politique, le militant et l’intellectuel ayant consacré toute sa vie à défendre le droit du peuple algérien de jouir de sa liberté. Que ce peuple est bel est bien chez lui et qu’il ne peut aller ailleurs. Que cette terre a nourri ses ancêtres et nourrira ses enfants.

Si certains lui reprochent ses convictions politiques qui ne semblaient être de leur goût, l’historien et sociologue Abdekader Djeghloul voit le devoir de réparer une injustice qu’a subie Ferhat Abbas et dit: «Je me dois de dire que parmi toutes ces figures que j’ai contribué, peu ou prou, sous une forme académique ou médiatique, à faire plus et mieux connaître avec toujours un sentiment d’enthousiasme pour ce que chacune a apporté au combat anticolonial de notre peuple, pour la libération de notre patrie, et sa modernisation dans le cadre de la renaissance de la civilisation musulmane, j’éprouve une affection intellectuelle particulière pour celle de Ferhat Abbas.»
C’est en introduisant son premier livre «Le Jeune Algérien», que l’historien et sociologue a tenu à rendre justice à l’homme politique, dont le parcours de militant au sein du mouvement national a été défiguré. Taxé de tous les nom, de «bourgeois», de «réformiste» et d’«assimilationniste», Ferhat Abbas n’a, en réalité, cessé de s’indigner contre le sort des autochtones réduits à la misère accrue imposée par le colonisateur français. «Le vent de folie qui souffre sur notre bourgeoisie pourrie pendant que notre race se meut dans l’ignorance et la misère», dénonce-t-il dans ses autobiographies.
En fait, il tirait ses convictions politiques tout au long de son combat, d’abord, de la conjoncture délétère qui régnait à l’intérieur du pays, puis de l’évolution du contexte historique mondial de l’époque. Né en 1899 à Oudjana à l’est de Jijel, Ferhat Mekki Abbas de son vrai nom était un fils de kaïd. Le jeune garçon était profondément touché par la situation misérable de ses pairs et ne s’est jamais replié dans ce que beaucoup qualifiaient de «carcan de bourgeois». «Il m’est arrivé de voler de l’argent à ma mère pour libérer ces prisonniers qui ne manquaient parfois que de deux ou trois francs, cela m’attristait et me rendait malheureux», écrit-il.
Un statut social au profit de la cause nationale
Certes, son statut social lui a permis d’accéder aux études qui n’étaient pas à la portée de tous ces coreligionnaires musulmans. Ila bénéficié ainsi d’une instruction qui lui a servi évidemment à bien affûter ses armes, très utiles au moment opportun. Au début des années 1920, il commence son militantisme intellectuel en publiant, sous des pseudonymes, des articles de presse dans divers périodiques. Ses études universitaires de pharmacie à l’université d’Alger, entre 1924 et 1933, lui ont été un terrain fertile pour la cristallisation de l’esprit anticolonial. Il s’est frotté, de très près, à la sphère politique. De l’Amicale des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN) à l’Union nationale des étudiants de France (UNEF). À cette époque-là, Ferhat Abbas était favorable à une politique d’assimilation, en militant pour une égalité des droits dans le cadre de «la souveraineté française».
L’année 1930 était celle de la commémoration du centenaire du colonialisme français. Face à cette arrogance démesurée célébrée, Ferhat Abbas a vu judicieux de publier son premier livre «Le jeune Algérien», qui, de l’avis des historiens, demeure, incontestablement d’actualité et utile pour les nationalistes d’aujourd’hui.
«Le jeune Algérien, écrit et publié dans un climat de férocité coloniale impitoyable, se refuse à être un simple cri de colère, d’indignation, se refuse de diaboliser l’ennemi et à induire un repli sur soi nombriliste. Ferhat Abbas a le courage lucide de dire que même si la France coloniale  décivilise le peuple algérien en prétendant le civiliser, il faut aller chercher les technosciences jusqu’en…France», écrit encore l’historien Djeghloul.
Tout en exerçant sa profession de pharmacien à Sétif, Ferhat Abbas poursuit l’action politique et l’aventure intellectuelle en gravissant, peu à peu, les échelons. Il rejoint la Fédération des élus musulmans de Constantine, puis devient membre du staff rédactionnel de son organe médiatique «L’Entente», avant d’en être, en 1937, le rédacteur en chef.
Une entreprise raciale de domination et d’exploitation
C’est à la veille de la 2e Guerre mondiale que la vision politique du militant a pris une nouvelle tournure. Il est arrivé, in fine, à une conviction que le colonialisme n’est «qu’une entreprise raciale de domination et d’exploitation». Il s’engage dans l’armée française dans l’espoir de pouvoir amorcer un dialogue avec le régime de Vichy, mais en vain. En 1943, il prend d’autres initiatives politiques et publie «le Manifeste du peuple algérien», suivi d’un ajout portant une série de réformes revendiquées autour de la nation algérienne. Ce projet est tombé à l’eau et Ferhat a été assigné à résidence à In Salah, par Charles de Gaulle, alors chef du Comité français de libération nationale. Ces représailles ont duré près de quatre mois.
En vertu du décret du 7 mars 1944, la France «autorise l’accession des dizaines de milliers de musulmans à la citoyenneté française». Ainsi, les Algériens avaient droit à deux cinquièmes de représentants au sein des Assemblées locales. Cet acquis n’était qu’un infime progrès, pour Abbes et ses compatriotes, alors le combat se poursuit à travers l’Association des Amis du manifeste et de la liberté et l’hebdomadaire «Egalité».
Dans le sillage des répressions et crimes commis, en mai 1945, à l’encontre des Algériens sortis manifester pour réclamer leur liberté, Ferhat Abbas a été arrêté pour être relâché en 1946. Rien ne semble entamer sa volonté de continuer, à sa manière, la lutte anticoloniale. La prochaine édition sera consacrée à la suite de son engagement politique et intellectuel remarquable.
Aziza Mehdid