Festival Dimajazz : Une italienne au Zénith 

La cantatrice, auteure et interprète  italienne Ilaria Pilar Patassini a représenté, superbement et fièrement, l’Italie, pays invité d’honneur de la 17e édition du Festival international Dimajazz, vendredi au Zénith de Constantine.

Étaient présents à cette occasion, les autorités locales, Antonio Poletti, premier conseiller de l’ambassade d’Italie et Antonia Grande, directrice de l’Institut culturel italien. Elle n’a pas manqué de partager «l’honneur et la joie» d’être invitée d’honneur en cette dix-septième édition de Dimajazz. Soulignant les forts liens amicaux unissant les deux pays, Grande a affirmé que «l’Italie sent toute l’amitié que l’Algérie a vis à vis d’elle». Une amitié réciproque que la chanteuse Patassini considère comme une solution «pour résoudre l’hiver que vit l’Europe en ce moment». De sa voix de Soprano lyrique, la chanteuse a emporté le public constantinois dans les tréfonds de la musique jazz.
C’est une salle comble en ce troisième jour de festival qui s’est laissée envoûter par l’univers d’Ilaria accompagnée de Roberto Tarenzi au pianoforte, Alessandro Marzi à la batterie et Lucas Perazzi à la contrebasse. Un Quartet qui n’a laissé personne de marbre. Maîtrisant chacune des intonations, flexions et vibrations de sa voix, Ilaria a joué de son instrument préféré, ses cordes vocales, pour le plus grand plaisir du public hypnotisé par sa prestance. Tout de cuivré vêtue, l’italienne semblait, sous les feux des projecteurs, une statue sculptée et régnant en maîtresse des lieux. Une statue sans doute forgée par Apollon lui même au vu de l’amour qu’elle chantait sous toutes ses formes. Sentiment amoureux, révolution ou haine, tout est amour aux yeux d’Ilaria, adulée par le public qui n’a cessé de lui scander son amour.
Interprétant ses propres chansons en majorité, elle a repris le classique de Léo Ferré «Avec le temps va», et ce, en français et en italien. Accompagnant les vibrations de sa voix, les ondulations de son corps terminaient de dépeindre le tableau d’un club de jazz de Rome. Rome de nouveau a conquis Cirta, dont les vestiges romains ont été témoins de la scène. Passionnée par les musiques du monde, elle a interprété de sa voix cristalline la chanson «Constantina hiya ghrami» du répertoire malouf pour rendre hommage à Constantine et à son patrimoine culturel exceptionnel. Une première partie de soirée qui a envoûté tout le public ayant fini en standing ovation à l’honneur de Ilaria.
De notre envoyée spéciale : Sarra Chaoui 
Ilaria Pilar Patassini : «La musique algérienne est profondément humaine»
Quelques heures avant de montrer sur la scène du Zénith de Constantine pour se produire à l’occasion de la 17eedition du Festival DimaJazz, Ilaria Pilar Patassini, la chanteuse italienne dont le pays est invité d’honneur cette année, explique son parcours artistique et partage ses impressions à vif dans cet entretien qu’elle a bien voulu nous accorder.
Vous êtes cantatrice, pourquoi avoir choisi cette voie ? 
On ne décide pas de faire ce métier là, c’est une vocation. Parce que c’est tellement fou d’exercer ce métier que soit c’est une vocation soit on était fou!  J’ai commencé à chanter avant de parler et la première chose que j’ai chantée n’était pas en italien. Ma mère est italienne, mais elle est née au Costa Rica en Amérique. Elle y a vécu pendant huit ans. Donc la première chose que j’ai chantée, ce sont des berceuses en espagnol, et ce, dès l’âge de deux ans. De là, il était clair que ce qui m’intéressait, étaient les sonorités des langues, mais aussi la dimension et la profondeur du texte dans la musique. Quand on commence à chanter, on ne se rend pas compte que c’est notre vie. C’est comme écrire avec la main ou marcher sur les pieds, c’est quelque chose de naturel et de normal. Plus tard, lors de mon adolescence, j’ai réalisé que c’était la chose la plus importante que je voulais faire dans ma vie.
Quel a alors été votre parcours artistique ?
J’ai eu un parcours très drôle et pas du tout orthodoxe! J’ai commencé à chanter à l’âge de 17 ans dans les clubs de Rome de jazz standard. Mais, en même temps, après avoir terminé le lycée j’ai suivi des cours au niveau du Conservatoire. Donc le jour j’étudiais la musique classique et puis une fois le soir venu j’allais chanter du jazz. La schizophrénique est mon mode de vie depuis longtemps (rires). Je l’ai acceptée même si cela m’a pris beaucoup de temps. Je suis lauréate de plusieurs concours de musique et chants classiques et musique de chambre. Ma formation est totalement classique et académique, mais avec en même temps tout le côté sauvage que l’on prend sur la route des musiques. C’est-à-dire du jazz et de l’improvisation. Je n’ai jamais étudié le jazz, je le chante. En même temps, je suis fortement liée à la part pas seulement formelle, mais aussi musicale de la musique classique et italienne et sa mélodie avec laquelle j’aime beaucoup faire des concerts avec des orchestres et des petits ensembles de musique de chambre. Et c’est par hasard que les musiciens avec lesquels j’ai collaboré sont aussi issus de formation classique et sont devenus des musiciens de Jazz!
Vous êtes artiste interprète, mais vous écrivez aussi… 
Et bien j’écris, mais ce ne sont pas des chansons mais du texte uniquement. Et ceci n’est pas une vocation tardive non plus. En fait, depuis que je suis capable d’écrire, j’écris des textes. Ce sont deux choses qui ne pouvaient pas être séparées pour moi: l’écriture et l’interprétation. Dans mon quatrième album réalisé en studio, il y a beaucoup de chansons signées de mon nom,mais je suis principalement une artiste interprète. Ma musique est acoustique et est caractérisée par l’interprétation qui est la chose la plus importante. Néanmoins, il est important de savoir jouer en même temps de sa voix comme d’un instrument de musique sans pour autant diminuer du poids au texte et le Jazz permet tout cela. Je suis chanteuse classique de chansons d’auteurs, pas de Pop, mais de musique du monde où l’on trouve de la couleur. J’espère que le public de Constantine va écouter ce soir un seul concert et non pas cinq différents (rires)!
C’est un parcours pas vraiment traditionnel que j’ai fait, mais un parcours d’expériences et dans lequel je peux chanter beaucoup de choses différentes. Seulement, pas en tant que choriste, mais en tant que chanteuse principale.
Votre parcours est certes atypique, mais vous êtes attachée aux traditions et patrimoine italiens…
Oui, fin juin sortira un album que j’ai enregistré il y a deux mois avec un bandonéoniste très connu en Italie, Daniele di Bonaventura et son groupe historique. On va faire un voyage à la découverte de l’Italie et nous allons chanter dix chansons pour ce premier opus de l’album. Il s’intitulera «Italia folk songs». Ce sont dix chansons de dix régions d’Italie. L’approche ne sera pas folklorique et populaire, mais toujours de la musique de chambre avec une intonation de voix évocatrice. Il y aura beaucoup de technique classique, ce sera mélangé, un hybride.
Vous êtes aujourd’hui à Constantine pour le Festival DimaJazz, connaissez-vous le patrimoine musical algérien ?
Je l’ignore hélas, comme beaucoup de chanteurs occidentaux, ce côté de la musique qui est très importante. Elle possède des racines très profondes et authentiques. Il existe dans la musique algérienne, dès ses débuts, une forme d’improvisation qui est également propre au jazz. C’est une forme de musique que je qualifierait comme étant profondément humaine car elle rappelle que dans la vie, il faut aussi improviser! J’espère que ce soir je pourrais découvrir quelque chose de la musique algérienne et pouvoir bien l’apprécier. J’espère pouvoir chanter un jour une chanson en arabe, je suis en quête d’inspiration!
Ce soir je serai sur scène avec des musiciens de Jazz. Au pianoforte il y aura Roberto Tarenzi, un des plus talentueux pianistes italiens, Alessandro Marzi à la batterie et Lucas Perazzi à la contrebasse. Nous seront donc un quartet et ce sera fantastique car il y aura beaucoup de couleurs et de dynamique. Nous allons faire découvrir mes chansons, mais il y aura aussi des moments d’improvisation. Je compte également expliquer au public l’histoire derrière certaines de mes chansons, mais pas toutes; car la chanson doit aussi s’expliquer d’elle même à travers la musique. J’espère vraiment pouvoir toucher le merveilleux public du Zénith de Constantine que j’ai vu danser sous les airs rock lors de la seconde soirée du festival. J’ai vu comment le public de Constantine a retrouvé les espaces communs et culturels après la pandémie et il se sent vraiment comme à la maison au théâtre. Je trouve vraiment cela merveilleux!
Entretien réalisé par Sarra Chaoui