Guerre de libération nationale : Agouni-Fourrou aux 110 martyrs

Le rôle de la société civile se cristallise  à travers l’immense travail de l’association culturelle locale  Tanekra du village d’Agouni-Fourrou, dans la daïra des Ouacifs (wilaya de Tizi-Ouzou), dans l’histoire et la mémoire.  Car c’est une mission qui n’est pas seulement du ressort des chercheurs en histoire ou des travaux académiques.

«A l’occasion de la célébration du 60e anniversaire du recouvrement de l’indépendance nationale, nous initions  une manifestation ‘Ussan n cfawat’ (journées de la mémoire) Nous avons décidé d’en faire un rendez-vous pérenne en dédié aux  jeunes générations afin qu’elles se  souviennent des hommes et des femmes qui se sont sacrifiés pour la liberté de leur pays et de leur peuple»,  confie le journaliste et vice-président de l’association Tanekra,  Mohamed Kebci.
Selon ce dernier,  des projections de films documentaires, des conférences sur le parcours révolutionnaire des martyrs de la région et le rôle de la population civile sont au programme de l’événement. Dans cette optique, le journaliste a effectué des recherches sur les 110 martyrs du village Aggouni-Fourrou, tombés au champ d’honneur. Il  arrive à retracer  leur parcours durant la glorieuse Révolution du 1er Novembre 1954. «Je viens de clore le parcours de chacun des 110 glorieux martyrs de notre village Agouni-Fourrou, morts les armes à la main durant  guerre de libération nationale. Un long et laborieux chantier. Un travail que j’ai entamé  il y a des années et que j’ai finalisé en septembre dernier», fait-il savoir.  Un temps relativement court, selon lui, pour un projet de cette envergure. «Il n’est pas aisé de trouver des témoignages vivants sur la vie de nos glorieux martyrs et leurs faits d’armes. Ma démarche est la collecte de témoignages de certains acteurs de cette épopée dont la majorité est décédée. D’autres se sont installés loin de la région, dans des villes en Algérie ou à l’étranger», relève Kebci.
Un ouvrage pour mémoire
Recenser et identifier les martyrs du village a pour objectif d’enlever l’épaisse couche d’oubli qui les ensevelit notamment avec la disparition des témoins et acteurs de cette période de l’histoire de la révolution.  «Pour faire aboutir ce travail de mémoire, j’ai eu recours aux nouvelles technologies et collecter des renseignements de personnes qui se trouvent en dehors du pays. Dans ce cadre, j’ai reçu  un bon  nombre de témoignages et d’anecdotes de notre diaspora, que ce soit sous forme d’écrits, audio voire même des vidéos, de photos et de documents en France, aux  Pays-Bas, aux  Etats-Unis et au  Canada. Une aide précieuse pour achever cette recherche», affirme le journaliste.
Sans prétention aucune, Kebci se dit obligé de faire ce travail de mémoire pour rendre hommage aux chouhada. Une contribution d’un simple citoyen appartenant au village dont sont originaires ces martyrs. «Je ne suis pas chercheur en histoire. Notre travail dans l’association peut se faire dans d’autres régions du pays pour sortir de l’oubli des milliers de chouhada, inconnus de nous tous et qui n’ont même pas une sépulture. En fait, c’est une manière d’apporter notre pierre à l’écriture de notre histoire», explique-t-il. A ce propos, il annonce la sortie prochaine d’un livre pour mettre noir sur blanc les noms et la vie des 110 martyrs. «Comme dit l’expression, les paroles s’envolent, les écrits restent. Ce projet d’ouvrage vise à transmettre la mémoire et l’histoire de notre pays aux générations futures, car les témoins de cette époque sont rattrapés par l’âge et disparaissent un à un sans pouvoir transmettre ce qu’ils ont vécu durant la guerre de libération et la période coloniale», estime le journaliste. Il s’agit également de l’inestimable contribution des villageois qui ont fait appel à leur mémoire pour rapporter les événements au détail près, dont nos chouhada étaient les héros. «Il est question aussi de relater les souffrances et surtout la résistance des villageois à l’implacable ordre colonial», soutient-il. Le livre traitera également de l’épisode de l’implantation, en mai 1956, d’un poste avancé à Tamurt Ufella, comprenant une compagnie composée de 120 hommes issus de bataillons de chasseurs alpins, de la construction de l’école primaire du village, l’une des toutes premières à Tizi Ouzou…   L’association Tanekra a d’autres projets concernant l’histoire du village Agouni-Fourrou. «Il s’agit de transformer une ancienne mosquée abandonnée (ajmait) en musée qui  les portraits des martyrs et d’autres objets. Ce projet sera financé par la recette de la vente du livre. Notre association et le comité de village œuvrent dans ce sens. Des portraits à l’effigie de nos martyrs seront installés un peu partout à travers notre village. Des plaques commémoratives seront érigées aux endroits où  les martyrs sont tombés au champ d’honneur, pour ceux, bien entendu, tués au village», ajoute encore notre interlocuteur.
 Par ailleurs, les victimes tombées sous les balles assassines des hordes terroristes durant la tragédie nationale dans les années 1990 auront également un chapitre dans ce travail de mémoire. «Ils sont neuf victimes, natives de notre village. Ils ont leur place dans nos cœurs et le travail de mémoire que nous effectuons. Je pense qu’il est temps de se pencher sur cette période difficile qui a marqué des milliers de familles algériennes. Chacun de nous a perdu un proche, un ami, un collègue. De fait, évoquer ces victimes est un devoir et une lutte contre l’oubli», conclut Kebci.
Karima Dehiles