Il y a 60 ans était assassiné Mouloud Feraoun : L’écrivain qui a réhabilité «L’indigène»

Ce n’est que muni d’une immense déférence qu’on peut évoquer Mouloud Feraoun, un  géant de la littérature algérienne. Soixante ans après sa tragique disparition aux Asphodèles sous les balles assassines d’un escadron de la funeste OAS, au sommet de son génie littéraire, que reste-t-il de son œuvre, de sa mémoire ? Voyage dans le passé, dans l’œuvre mais aussi dans la mémoire des amoureux d’un style littéraire qui a traversé les âges…

En une période relativement très courte, l’écrivain Mouloud Feraoun a été prolifique, un peu comme s’il savait qu’il allait quitter cette terre plus tôt. Il est alors saisi d’une frénésie d’écriture, une envie de dire le quotidien de la Kabylie sous domination française, de dénoncer les inégalités sociales dont il a été victime, lui enfant, puis témoin, une fois adulte et instituteur.
Mouloud Feraoun est l’écrivain de l’Algérie profonde et de la Kabylie particulièrement. Dans ses récits romanesques, tel un observateur avisé, il scrute le quotidien des pauvres pays, raconte les jeux rudimentaires des enfants, l’impossibilité pour ces fils des pauvres de mener une scolarité normale quand le village est dépourvu d’une école et la fin de la scolarisation dès le certificat d’études. Il est aussi question de l’organisation sociale dans les villages, de l’entraide séculaire et des hommes contraints d’émigrer en France pour subvenir aux besoins de leurs familles. Tout est étudié tel un anthropologue pour donner une dimension réaliste à ses romans.
Nous étions tous des Fouroulou, des fils du pauvre. Enfants de la guerre, nous ne connaissions pas de riches Algériens, à part une dizaine de familles au maximum. Comme Fouroulou, nous connaissions tous, toutes les herbes qui poussaient dans les champs, parce qu’on en mangeait.
Ah et puis que dire de cette fameuse parenthèse dont parle Mouloud Feraoun quand il évoque l’émigré dans son roman «La terre et le sang». Quand l’émigré revient au village, sa vie en France n’est pour lui qu’une grande parenthèse. Nous citons ce passage de mémoire. L’idée y est.
Feraoun avait la fibre nationaliste et cela nous avons tendance à l’oublier. Au lendemain de l’indépendance, raconte son fils Ali, lors d’un hommage à son père, organisé à Tizi Hibel, Aït Ahmed et le colonel Nacer disaient : «Il était des nôtres !»
Dans le film documentaire que lui a consacré Ali Mouzaoui, il est rappelé que Mouloud Feraoun savait qu’il allait payer de sa personne sa démission en tant que conseiller municipal. Et vraisemblablement à ceux qui lui avaient suggéré de revenir sur sa décision hautement politique, dans un contexte de guerre entre le FLN-ALN et la France, Feraoun a eu cette réponse cinglante et sans ambiguïté : «N’attendez pas de moi que je renonce !» Il a défié l’autorité civile et militaire françaises.
Conscient des répercussions attendues de son acte de révolte, Mouloud Feraoun se savait menacé mais n’a pas changé d’un iota son quotidien et sa façon de vivre. Pourtant, un officier de l’armée française avait averti : «Ne vous étonnez pas si un jour, vous découvrez le cadavre de Feraoun !» Edifiant ! Le nationaliste Mouloud Feraoun s’indigne et le fait savoir à Albert Camus dans une correspondance où comme à son habitude, il use de sagesse et de diplomatie tout en restant très critique.  «J’ai lu ‘La Peste’ et j’ai eu l’impression d’avoir compris votre livre comme je n’en avais jamais compris d’autres. J’avais regretté que parmi tous ces personnages, il n’y eût aucun indigène et qu’Oran ne fût à vos yeux qu’une banale préfecture française.» Il est regrettable de constater aujourd’hui que Mouloud Feraoun est oublié même si la date anniversaire de son assassinat est chaque année médiatisée. Heureusement que le ministère de l’Education nationale a choisi «Le Fils du pauvre» dans un livre de lecture. C’est peu pour l’immense Feraoun, cette autre colline oubliée !
Abdelkrim Tazaroute