Il y a deux ans s’éteignait l’artiste : L’hommage des Ath Yanni au fils prodige

  Il y a deux ans s’éteignait l’une des plus grandes voix de la chanson algérienne d’expression kabyle. Idir, de son vrai nom Hamid Cheriet, enfant d’Ath Lahcen dans la commune des Ath Yanni, nous a quittés le 2 mai 2020.  Au-delà de son génie créateur, Idir est celui qui a donné ses lettres de noblesse à la chanson moderne algérienne et l’a inscrite dans l’universalité. «Vava Inouva », une œuvre intemporelle reprise dans plusieurs langues, a révélé, dans les années 1970, le jeune Idir. Plus de 50 ans plus tard, le titre reste l’un les plus écoutés et appréciés par des générations de mélomanes.

A la commémoration du second anniversaire de son décès, les habitants de son village natal, en collaboration avec l’APC d’Ath Yanni, ont concocté un programme élaboré par de jeunes bénévoles du village, à leur tête le dynamique Amer Chettir. Sur une durée de 4 jours, des hommages et témoignages ont évoqué ce grand artiste.  Un programme qui, selon les organisateurs, aurait été plus dense n’était la pandémie du coronavirus qui a quelque peu empêché de rendre l’hommage qui sied à cette icône de la culture algérienne.
Le 30 avril, la chaîne de télévision BRTV a dressé un plateau à la djemaa de «Tama u Fella» du village d’Ath Lahcen, là où Idir a fait ses premiers pas. Des villageois et autres personnes ayant connu l’homme et l’artiste sont venus partager leurs souvenirs avec l’assistance, devant la stèle dressée à son effigie.
Dans la soirée du 2 mai, qui a coïncidé avec l’Aïd El Fitr, le village a organisé une veillée artistique et religieuse durant laquelle des chants religieux «Dkir»ont été déclamés par les Khouane d’Ath Yanni et des communes d’Ath Ouacif et d’Ath Boumehdi. Le 5 mai, le jeune et dynamique Lounes Chellouh dit Nourredine a assuré la modération  de la soirée en donnant la parole à despoètes d’Ath Yanni, de générations différentes, à l’image de Makhlouf Boughareb, TassaditNadri,AzeddineHamel,lajeuneTinhinaneSefrani,LounesSefrani, et Mohammed Haouche. Ils ont fait appel à leurs muses pour évoquer celui qui a bercé leur jeunesse, pour certains, et nourri leur imaginaire artistique, pour d’autres.
Au nom de l’artiste
Le lendemain matin, une cérémonie de recueillement et dépôt d’une gerbe de fleurs s’est déroulée au lieu-dit «Tabucict b-bwegwni», à l’entrée du village, où trône la statue en bronze de l’artiste. Une assistance nombreuse a participé à la cérémonie, entre citoyens et  membres de la  famille de l’artiste. En plus des habitants d’Ath Yanni, de nombreux citoyens d’autres wilayas ont tenu à être présents pour se remémorer l’auteur de «Vava Inouva». Les élus locaux des communes avoisinantes de Yattafen et d’Iboudraren, une délégation de l’APW de Tizi-Ouzou, conduite par son président, ont également effectué le déplacement. La cérémonie a également vu la présence du groupe «Tighri n Wegdud», du chef de la daïra d’Ath Yanni, des députés Wahab Aït Menguellet et Mohamed Graichi, et des membres de la fondation Mustapha Bacha. Les artistes locaux ont été également de la partie, à l’image de Slimani, Riad Laib, Larbi Igawawen, Djamy Kerdja et de l’animateur culturel Amrouche Malek,  ainsi que des représentants du mouvement associatif de la commune. Après les hommages et la déclamation de poèmes, la Fatiha a été lue à la mémoire de regrettéIdir.
A l’occasion, les habitants d’Ath Lahcen ont interpellé les pouvoirs publics pour l’embellissement et l’aménagement de la placette où est érigée la stèle d’Idir et proposé la baptisation d’édifices publics au nom de celui qui a porté haut l’identité et la chanson amazighe.
 Hakim Metref
 
La communauté algérienne à Paris se souvient : La foule au rendez-vous
Sur la page «Ath Yanni Assa» on peut lire : «La foule attendue était là au rendez-vous pour se recueillir sur la tombe d’Idir au cimetière parisien du Père Lachaise. Connus ou inconnus, ils ont tous tenu à rendre, cet après-midi du 2 mai, un vibrant et émouvant hommage à cet artiste hors pair qui était incontestablement une figure tutélaire de la culture amazighe». «Les Ath Yenni de France ont déposé une gerbe de fleurs sur la tombe de l’enfant du village et au-delà, l’icône de la culture berbère, unanimement saluée dans le monde entier», ajoute le site.« C’est une pluie de fleurs et autres gerbes qui sont déposées par des anonymes et de toutes associations kabyles de France massivement présentes en ce jour bien différent des autres. Eric Pliez, maire du XXe arrondissement de Paris, et des personnalités du monde culturel et artistique ont marqué de leur présence cette cérémonie. Le micro a été tendu à chacune de ces femmes et chacun de ces hommes qui ont, par leurs mots du cœur, exprimé le summum de la reconnaissance envers ce valeureux homme qui appartient désormais au meilleur de notre histoire commune», soulignent les administrateurs de la page.
H. M.
 

 

 

 

Il a atteint les cimes de l’universalité : Idir, cette âme enchanteresse 
Idir nous renvoie l’image d’un artiste d’une grande simplicité et d’une grande humilité, dès qu’il est question d’évoquer sa mémoire en cette deuxième année de sa disparition. Même s’il est de nature timide, Idir a côtoyé les autres avec la ferveur de celui qui veut partager et apprendre. Sa passion pour la musique n’a pas eu de frontières même si au départ, il a tout puisé du trésor légué par ses aïeuls .C’est une source intarissable que ce trésor du patrimoine lyrique auquel il s’est identifié dès ses premiers pas dans l’univers de la création artistique. Lui, il ne voulait en faire partie que come que parolier et compositeur mais surtout pas en tant qu’interprète. C’est archi-connu dans les montagnes de Kabylie, le statut d’artiste conduit fatalement à un bannissement de la communauté. «A Vava Inouva» sous les bras, il part à la recherche d’un chanteur qu’il croit trouver en la personne de Slimani Metref, un gars de son patelin à Ath Yenni.
Idir jette alors son dévolu sur Djamel Allam qui avait le vent en poupe à l’époque. L’auteur de «A Vava Inouva » se rend avec Ben Mohamed à Moretti, le complexe touristique et propose comme prévu, sa chanson à l’enfant terrible de Yemma Gouraya. Djamel Allam écoute la chanson et est séduit par la façon dont Idir l’a interprété. Il refuse donc l’offre en expliquant à Idir qu’il la chante très bien et que même s’il l’acceptait, il serait incapable de bien rendre le phrasé de cette poésie et de bien prononcer un des couplets. Le tube «A Vava Inouva» a rencontré un succès retentissant, et Slimani Metref, qui trouva la chanson moderne à son goût, regretta de ne pas l’avoir chantée. Idir ironiquement dira : «Heureusement qu’ils ont refusé de la chanter».
La suite, tout le monde la connaît. Le succès est planétaire et la chanson a été reprise dans plusieurs langues. Les éloges émanent de la part de grands noms de la scène artistique internationale.
Maxime Le Forestier et Gérard Lenorman ont donné de la voix à Idir dans son dernier Opus «Ici et ailleurs». Chacun a d’ailleurs interprété un morceau de leurs chansons respectives, «Tizi-Ouzou» et «Les matins d’hiver», en kabyle. Ils ont partagé, à l’occasion de leur collaboration, des moments privilégiés et de partage auprès de cet homme qui ne laisse personne indifférent. Les deux chanteurs sont unanimes lorsqu’il s’agit de décrire Idir. Ils insistent à ne pas faire de distinction entre l’homme et l’artiste. Chose rare dans le milieu artistique où l’on dissocie généralement l’artiste de son œuvre. Pourtant, Idir, pour Le Forestier, est semblable à Brassens, dans le sens où «il n’y a pas de différence entre ce qu’il est et ce qu’il chante.»
« Une très belle âme »
Gérard Lenorman le qualifiera de «grand homme» et de «sage», soutenant que « l’homme et l’artiste sont indissociables. C’est une très belle âme. Un homme qui ne s’invente pas.»
Homme de paix, serein avec lui-même et prônant la justice universelle, Francis Cabrel et Souad Massi soulignent, de leur côté, le défenseur des valeurs morales et de l’identité berbère.
Cabrel le décrit comme «quelqu’un de posé, calme, déterminé et fort mentalement». Souad Massi, quant à elle, affirme que c’est «une icône, un père spirituel pour tous les artistes algériens.»
Après presque quarante ans d’absence et suite à des négociations menées avec l’ex-directeur de l’ONDA, Sami Bencheikh, l’envoyé spécial de l’ex-ministre de la Culture, Khalida Toumi, Idir a donné son accord pour une série de concerts en Algérie. Malheureusement son état de santé ne lui a permis d’honorer son contrat que pour un seul et unique spectacle à la coupole. Son dernier.
Un concert en signe d’adieu à sa terre natale qu’il a chérie toute sa vie durant. Il n’a pas caché son émotion de «revenir chanter parmi les miens», devant un public en liesse. Un retour triomphal qui lui vaudra d’être acclamé des minutes durant à la fin de sa performance artistique. Un au-revoir d’ailleurs plus qu’un adieu puisque Idir laisse derrière lui un legs artistique inestimable/
Sarra Chaoui