La chahida Yamina Oudaï : L’héroïne est une légende

Amirouche Lebbal 

Le 15 octobre 1957, l’armée coloniale mobilise sa puissance de feu et ses avions militaires pour ratisser les maquis de Menaceur et le vaste arrière-pays boisé de Cherchell (wilaya IV historique), pour venir à bout de la révolution dans ces contrées qui ont, depuis l’invasion française en 1830, donné en sacrifice à l’Algérie des générations de patriotes.

Donc, en ce jour d’automne 1957, le ratissage ponctué par des accrochages entre les moudjahidine et l’armée française prend subitement fin. Les envahisseurs viennent de capturer Ella Zoulikha, Yamina Oudaï de son vrai nom, après une héroïque résistance de cette dernière. Elle est arrêtée en compagnie d’un de ses frères de combat, gravement blessé, alors que le troisième, Alioui Belkacem en l’occurrence, vient de tomber au champ d’honneur. Pour les officiers français, il est inutile, ce jour-là, de prolonger le ratissage, dès lors qu’ils ont entre les mains l’une des plus redoutables responsables de la révolution à Cherchell qui suscite l’admiration et la fascination parmi la population locale. Dix jours durant, Ella Zoulikha subit les sévices les plus atroces. Dix jours durant, elle résiste face à ses tortionnaires dont l’ignoble modus operandi est abhorré par l’histoire et l’humanité. Ne pouvant lui soutirer aucun aveu, les militaires français changent de stratégie pour jeter l’effroi et l’épouvante dans le cœur des villageois de Menaceur (ex-Marceau) afin qu’ils ne soutiennent plus la révolution. En effet, le 25 octobre 1957, Ella Zoulikha, enchaînée à un véhicule militaire blindé, est exposée, tel un trophée, dans une ancienne caserne de la localité face à une nombreuse foule ramenée de force pour assister au pire scénario qu’on puisse imaginer. Mais c’est l’effet inverse qui se produit. Yamina Oudaï, malgré son état de santé chancelant, suite aux sévices subis, elle rassemble, par bravoure, toute sa force pour prononcer son dernier discours afin d’exhorter les villageois à poursuivre le combat jusqu’à l’indépendance. Elle leur dit qu’on ne peut pas faire confiance à l’envahisseur qui a pillé le pays et exterminé ses enfants. Désemparés et ne pouvant tolérer une telle défiance, les militaires français mettent fin à leur macabre mise en scène. En vain. Puisque le message d’Ella Zoulikha retentit jusqu’à nos jours et pour l’éternité. Avant que les présents ne soient dispersés de force, Yamina Oudaï a été jusqu’au bout, cette résistante, cette martyre vivante qui crache sur le visage d’un capitaine français qui lui intime désespérément l’ordre de se taire. Depuis ce jour-là, Ella Zoulikha disparaît à jamais.
La patriote
Née le 7 mai 1911 à Hadjout, Yamina Oudaï, dont le nom de jeune fille est Echaïb, appartient à une famille de terriens aisés. Rien ne la prédestine alors à un tel destin révolutionnaire. Instruite et parlant parfaitement le français, elle tète les idéaux patriotiques dès son jeune âge au sein de sa famille pour qui le Français est un envahisseur et il viendra le jour où il sera chassé. La jeune Yamina fait montre, dès son jeune âge, d’une solidarité sans bornes envers ses congénères. Une vertu qui marquera tout son parcours. Après les massacres du 8 mai 1945, elle est convaincue que seule la lutte armée est en mesure de déraciner le mal colonial. Une conviction qu’elle nourrit jusqu’au déclenchement de la Glorieuse Révolution, le 1er novembre 1954. «Pour Ella Zoulikha, le début de la Révolution est une délivrance. Elle habite à Aïn El Qsiba à Cherchell. Elle est mariée au moudjahid El Hadj Ahmed Oudaï, tombé en martyr au champ d’honneur ainsi que son fils Lahbib, issu d’un premier mariage», raconte M’hamed Houaoura, écrivain et journaliste qui a publié en 2016 un livre d’histoire sur la vie d’Ella Zoulikha, intitulé «Yamina Oudaï, l’héroïne oubliée». Une œuvre qui s’appuie sur le témoignage de l’entourage familial de l’héroïne ainsi que sur ses frères de combat. Selon l’auteur, quelque temps après le 1er novembre 1954, Ella Zoulikha met sur pied le premier noyau d’un réseau de soutien à la Révolution à Cherchell. «Ce n’est pas du tout une mission facile. D’abord à Cherchell, il y a une forte présence de l’armée coloniale, notamment à l’école militaire, le commissariat et la gendarmerie. Ensuite, il fallait prendre toutes les précautions afin que l’opération ne parvienne pas aux oreilles du renseignement», explique le même interlocuteur. Pour réussir sa mission, Yamina Oudaï recrute uniquement les femmes et les hommes de la ville qui ont un parent au maquis. «La deuxième condition est que les célibataires recrutés ne doivent en aucun cas se marier avant l’indépendance. Et c’est elle qui a donné l’exemple en interdisant à son fils chahid, Lahbib, de se marier, lorsqu’il a eu le désir de rejoindre le maquis», révèle-t-il. A la tête du réseau, Ella Zoulikha fait montre d’un sens de l’organisation poussé à la perfection. Sa notoriété fait le tour des maquis. Au nez et à la barbe de la redoutable machine coloniale du renseignement, elle achemine régulièrement, par le biais des agents de liaison, nouvelles, vivres, médicaments et tenues aux moudjahidine.
Détermination et engagement jusqu’au bout
Cette infaillible machine fonctionne dans la discrétion la plus totale, sans soulever le moindre soupçon. «Ella Elbya, une cartomancienne et voisine de Yamina Oudaï, est parmi tant d’autres une carte indispensable au fonctionnement du réseau. Sa maison continuellement visitée par des citoyens agit comme un soporifique pour l’armée française, car personne ne doute que parmi les visiteurs du quartier, il y a des moudjahidine», souligne l’auteur en question. Et de poursuivre : «Après que Allioui Belkacem, le commissaire politique de la ville de Cherchell, a rejoint le maquis, il fallait lui trouver un remplaçant.» Et ce remplaçant n’est autre que Yamina Oudaï. «La décision est prise par l’officier Ahmed Ghebalou, le commissaire politique de la zone qui s’étale de Menaceur à Hadjret Ennos». Mis au courant, Hadj Ahmed Oudaï, l’époux d’Ella Zoulikha, ne s’y oppose pas, malgré le fait qu’il ait des enfants en bas âge que Yamina élève seule. Trois jours après la nomination d’Ella Zoulikha, son époux tombe au champ d’honneur, lors d’une bataille contre l’ennemi. Yamina Oudaï doit par la suite rejoindre le maquis, car la police française réussit à l’identifier comme étant la responsable politique de la Révolution de la ville. Ella Zoulikha poursuit son combat et l’organisation de l’action armée à Cherchell jusqu’à ce funeste jour du 15 octobre 1957.
 A. L.