La moudjahida Assia Benmoukadem : Histoire d’une torturée

Du haut de ses 87 ans, la moudjahida Assia Benmoukadem, épouse Chabni, se rappelle parfaitement et avec force détails de son parcours révolutionnaire, mais aussi des atroces sévices que les tortionnaires de l’armée française ont infligés à sa sœur, Fadhéla, et à elle-même, 15 jours durant, dans un centre de torture à Bouzaréah en mars 1957.

Sidati Assia, comme l’appelle affectueusement les familles de Cherchell, sa ville natale, et qui a consacré 43 ans de sa vie à l’enseignement, se souvient de sa détention dans le centre de torture à Bouzaréah et de l’immonde sauvagerie de ses geôliers. «Mes tortionnaires n’avaient aucune once d’humanisme. Dès que ma sœur et moi avions mis le pied dans cet enfer, les militaires nous ont dépossédés de nos vêtements» raconte-t-elle. Les premières paroles du «tortionnaire en chef» donnent froid dans le dos. «Soit vous avouez, soit c’est la mort qui vous attend», m’a-t-il dit crûment. En guise de réponse, Sidati Assia hausse les épaules, sa façon courageuse de les défier. «J’étais jeune et ce qui importait pour moi est le triomphe de notre cause, quitte à mourir.»
Entre les mains des bourreaux
En réaction, son tortionnaire lui lance un gros cachet humide au visage. «Fort heureusement, j’ai esquivé son tir en baissant la tête», tient-elle à dire avec un sourire qui illumine subitement son visage. Séance tenante, les deux sœurs sont emmenées chacune dans une salle de torture. «Ils ont pratiqué sur nous toutes les techniques de tortures, même la gégène, et ce, dans le but de nous arracher des aveux. Nos bourreaux m’ont même dit que ma sœur a tout avoué et ce n’est plus la peine de résister. Et ils ont dit la même chose à ma sœur. Mais, leur stratagème n’a pas fonctionné, car je savais qu’aucune de nous ne pouvait trahir son serment», narre-t-elle. Et d’ajouter : «Après avoir échoué dans leur entreprise, ma sœur et moi avions été présentées devant le tribunal de Cherchell. Là aussi, le juge a essayé de nous soutirer des aveux, mais peine perdue. En réponse à ses questions, je lui ai rétorqué tout bonnement que notre religion interdit le mensonge.» Assia et Fadhéla Benmoukadem ont été condamnées à une peine avec sursis à la cour d’appel de Blida. «Faute de preuves ou de charges contre nous, ils n’avaient aucun choix sauf de nous libérer», explique-t-elle. Il faut savoir que l’arrestation des deux sœurs Benmoukadem fait suite à une délation, sans preuve tangible. «La discrétion et le secret sont deux principes auxquels les militants, moudjahidine et fidaï sont tenus de respecter à la lettre. Grâce à cette conduite, l’armée française n’a pas pu éventrer notre secret», confie Sidati Assia. D’ailleurs, même lorsqu’elle rejoint la lutte révolutionnaire fin 1954 et début 1955, elle ne met personne au courant. Ni ses parents ni ses collègues de la médrassa Errachidia de Cherchell où elle enseignait depuis 1951. «Mon recrutement dans le réseau de soutien à la révolution à Cherchell, mis en place par Ella Zoulikha, de son vrai nom Yamina Oudaï, s’est fait dans la discrétion la plus totale.» La maison de la chahida Ella Zoulikha est, en effet, mitoyenne à l’école Errachidia, appartenant à l’association des Oulémas et dirigée par le savant Ali Chentir. «Je croisais souvent Ella Zoulikha et je partageais avec elle des discussions sur divers sujets.»
L’enrôlement naturel
«Un jour, à la fin de l’année 1954, si ma mémoire est bonne, elle m’a proposé de rejoindre son réseau. Une sollicitation que j’ai immédiatement acceptée. Mieux encore, je lui ai même proposé d’enrôler deux de mes cousines, à savoir Zoubida et Zahia.» En ces premiers mois de la révolution, la cheffe du réseau de la ville, Yamina Oudaï, choisit ses recrues suivant des critères stricts. «Ella Zoulikha n’approchait que les femmes et les hommes qui ont des proches au maquis.» L’engagement de Sidati Assia dans la révolution est l’aboutissement d’une conscience nationaliste qu’elle nourrit depuis son jeune âge. «Bien que je sois une enfant de 10 ans, les massacres du 8 mai 1945 m’ont marquée à jamais. Dans ma famille, nous comptons alors des militants du mouvement national qui faisaient partie du PPA. Le cousin de mon père, Mohamed Benmoukadem, dit Dziri, et mon oncle maternel, Abdellah Hamdaoui, m’ont inculqué l’amour de la patrie et la conviction que seule la lutte armée peut venir à bout du colonialisme.» En intégrant le réseau d’Ella Zoulikha, AssiaBenmoukadem, ses deux cousines et sa famille par extension ont accompli de précieuses missions particulièrement en termes de soutien logistique à la révolution. «Nous collections des médicaments et des vivres, confectionnions des tenues pour les maquis et nous nous acquittions de différentes tâches dans le cadre de la lutte armée.» Parmi les missions spéciales accomplies par SidatiAssia, la remise d’un pistolet à un moudjahid pour accomplir un attentat. «Le revolver m’a été donné par un moudjahid avec la consigne de le remettre à un militant qui pour rejoindre le maquis doit accomplir un attentat.» Et de poursuivre : «Après l’opération, le moudjahid m’a rendu le pistolet. En réaction à l’attentat, l’armée française entreprend un grand ratissage en fouillant maison après maison. J’ai caché l’arme dans un bloc de pâte d’amande.». Jusqu’à l’indépendance et dans la discrétion la plus totale, Assia Benmoukadem poursuit son combat. En enseignant des générations d’élèves jusqu’à sa retraite en 1994. «En 1953, soit deux ans après mon recrutement à l’école Errachidia, c’est Larbi Tebessi qui m’a délivré l’attestation d’aptitude aux fonctions de maître d’école.» Longue vie à Sidati Assia.
AmiroucheLebbal
Pour que nul n’oublie
La moudjahida Assia Benmoukadem et la ville de Cherchell n’oublieront jamais la cruelle circonstance de l’assassinat par l’armée française du chahid Mohamed Benmoukadem, dit Dziri. Un militant de la première heure qui a consacré sa jeunesse et sa vie entière pour que nous vivions libres et indépendants. «Si Dziri est le cousin de mon père. Même étant enfant, j’admirais son courage et son engagement pour la patrie, et ce, dans les rangs du PPA et ensuite dans la révolution», affirme Assia Benmoukadem. L’histoire de sa mort résume toute la cruauté et la sauvagerie de l’armée française. Capturé au Djebel, Si Dziri a été enchaîné à un engin blindé militaire pour être exposé à Cherchell. Ses bourreaux l’ont traîné, chaîne de fer au cou, sur plusieurs kilomètres. Arrivé à Messelmoun à l’ouest de Cherchell, la tête de Si Dziri s’est détachée de son corps meurtri et en lambeau. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’ordre fut donné au conducteur d’engin de s’arrêter. Après avoir reconnu, le corps sans vie de Si Dziri, son fils a rejoint directement le maquis. Lors d’une bataille dans les montagnes de Blida, le digne fils de Si Dziri hurlait de toutes ses forces, tout en matant l’ennemi, la gloire du pays. «Vive l’Algérie… Je te venge mon père», crie-t-il avant de tomber au champ d’honneur, arme à la main.
A. L.