Mohamed Cherif Daroui, expert en planification stratégique et les relations internationales
« L’Afrique doit misé sur sa ressource humaine »

Mohamed Cherif Daroui, expert en planification stratégique et les relations internationales, nous parle dans cet entretien de l’IATF 2025 qu’abrite Alger jusqu’au 10 septembre et des défis du continent africain.
Comment évaluez-vous jusqu’à présent la quatrième édition de la Foire du Commerce Intra-Africain organisée en Algérie ?
Cette édition revêt une dimension stratégique qui dépasse les échanges économiques traditionnels pour toucher à l’avenir même des relations intercontinentales. L’Afrique est aujourd’hui perçue par les grandes puissances de la Chine aux États-Unis, en passant par l’Europe comme un continent d’avenir, riche en ressources naturelles mais surtout en ressources humaines. Le Président de la République l’a rappelé en soulignant que l’atout majeur de l’Afrique n’est pas uniquement ses richesses minières ou énergétiques, mais sa jeunesse.
Alors que la plupart des continents se dirigent vers un vieillissement rapide l’Europe compte chaque année près de 1,4 million de nouveaux retraités, l’Afrique, elle, s’oriente vers une dynamique démographique jeune. Cela en fait un réservoir de compétences et un levier essentiel pour le développement. C’est pourquoi, au-delà des matières premières, l’Afrique doit miser sur sa ressource humaine. C’est ce pari sur la jeunesse et les compétences qui donnera à notre continent un rôle central dans la construction économique mondiale.
Pensez-vous que la présence de chefs d’État, de gouvernement et de ministres à cette Foire dépasse le simple cadre des échanges commerciaux intra-africains ?
Bien sûr. Cette Foire dépasse largement le cadre économique pour prendre l’allure d’un véritable sommet politique. Le Président de la République a d’ailleurs résumé cette approche dans ce que j’appelle « le carré des défis ». Premièrement, il a insisté sur les dimensions stratégiques et vitales liées au nouvel ordre mondial. Son message était clair : l’Afrique ne doit pas être marginalisée comme elle l’a été par le passé, mais obtenir la place qui lui revient dans les équilibres internationaux. Deuxièmement, il a dressé un diagnostic précis en s’appuyant sur des chiffres à savoir 60 % des terres agricoles mondiales se trouvent en Afrique, et pourtant le continent ne parvient pas à assurer sa sécurité alimentaire.
De même, l’Afrique détient 90 % du cobalt et du lithium nécessaires aux industries de pointe, mais elle ne produit pas une seule batterie. Ces paradoxes illustrent les entraves extérieures et les héritages d’une domination économique encore présente. Troisièmement, le Président a mis en avant la crédibilité de l’État algérien, qui passe désormais de la parole aux actes. Il a cité notamment la réalisation de la route de l’unité africaine, symbole d’un engagement concret en faveur de l’intégration du continent.
L’Algérie affirme avoir amorcé un retour avec des projets à dimension continentale, après une longue période d’absence. Quelle lecture en faites-vous ?
Il faut rappeler que les relations algéro-africaines ont longtemps reposé sur leur dimension révolutionnaire, diplomatique et politique. Nelson Mandela qualifiait d’ailleurs l’Algérie de « la Mecque des révolutionnaires », tant elle incarnait une référence dans la lutte contre toutes les formes d’hégémonie coloniale. Cette profondeur historique a été préservée, même si l’Algérie a connu une absence prolongée sur le terrain économique, due en partie aux pressions des grandes puissances qui ont toujours défendu leurs intérêts en Afrique.
Aujourd’hui, à travers ce que j’appelle la troisième partie du discours, le Président a mis en avant plusieurs projets concrets en affirmant que l’Algérie ne peut pas avancer seule. Il a adressé un message clair aux pays africains en affirmant que l’unité ne peut pas se réduire à une simple structure administrative ou politique de l’UA. Elle doit devenir une unité réelle, telle que la défendait déjà Houari Boumediene, et qui reste d’actualité. Enfin, la quatrième partie rappelle que les défis sont immenses et concernent l’ensemble des 55 pays africains.
Comment percevez-vous l’avenir du continent africain, notamment à travers le rôle que peuvent jouer des pays pivots comme l’Algérie?
Si les pays que l’on considère comme des pivots en Afrique prennent l’initiative, l’avenir du continent peut être prometteur. Je parle ici de l’Algérie, et ce n’est pas un jugement aléatoire ni un propos de circonstance. Il faut savoir qu’aucun régime en Afrique, même parmi ceux qui tentent parfois de déstabiliser notre pays, ne peut douter de la crédibilité de l’État algérien dans la construction du bloc africain, car l’histoire demeure le meilleur arbitre.
Depuis l’indépendance, le 5 juillet 1962, jusqu’à aujourd’hui, voir même dans le futur, jamais l’Algérie n’a été accusée d’avoir comploté avec une puissance étrangère contre un pays africain, ni d’avoir trahi une cause du continent pour en tirer profit. Au contraire, elle est connue pour une ligne de conduite claire, refusant de se nourrir des crises des autres ou de s’interférer dans les affaires internes des États et ne cherche nullement à exploiter les difficultés des voisins.
Mieux encore, l’Algérie a été le seul pays à doter l’Agence de solidarité internationale d’une enveloppe d’un milliard de dollars, sans poser de conditions ni exiger de contreparties sur la manière dont ces fonds seraient utilisés. Il s’agit d’un geste rare, marqué par une vision sincère de coopération et de solidarité.
Entretien réalisé par Assia Boucetta