Le chahid Abdelkader Hachemane : Première exécution publique à Menaceur

En ce 19 août 1959, la canicule sévit lourdement sur les montagnes de la Dahra et de Béni Menaceur. C’est un dimanche. Jour du marché hebdomadaire dans la ville de Marceau, actuellement Menaceur, commune relevant de la wilaya de Tipasa. A 7h du matin, le souk grouille de monde et personne n’imaginait ce qu’il allait se passer. Vers 8h, l’armée coloniale bloque toutes les issues de la ville et interdit aux citoyens, pris au dépourvu, de quitter le marché.

Une voix fuse d’un haut-parleur : «Tous les fellaghas sont tués. La France a vaincu.» Des paroles rabâchées en boucle, lorsqu’une Jeep, suivie de huit soldats marchant en rangs serrés, pénètre au milieu du souk. «À côté du chauffeur de la Jeep, un lieutenant de la SAS (section administrative spécialisée) a pris place sur la banquette arrière, deux soldats tenant en joue un Algérien», décrit Abdelkader Arbouz, ancien moudjahid et témoin de la scène. «Tout le monde a reconnu qu’il s’agit de Si Abdelkader Hachemane qui a été arrêté quatre jours avant», ajoute-t-il. Le corps meurtri par d’interminables séances de torture et les vêtements en lambeaux, Si Hachemane n’arrive même pas à soulever le bras. «Les deux soldats qui le gardaient l’ont traîné jusqu’à un olivier au milieu du marché. Le lieutenant de la SAS a donné ordre aux huit soldats de former un peloton d’exécution, tandis que Si Abdelkader a été attaché au tronc de l’olivier avec une corde de la ceinture jusqu’au cou. Avec le foulard noir qui lui sert de couvre-chef, on lui bande les yeux. Quelques secondes après l’officier français donne l’ordre d’exécution», raconte le même moudjahid. Si Hachemane est abattu de plusieurs rafales. «Le pire, c’est que le lieutenant français s’est avancé vers l’olivier et placé son pistolet sur la tempe de Si Hachmane, déjà mort, pour lui tirer une balle dans la tête.
La population a été indignée par la sauvagerie sans limite des Français», s’indigne le même vis-à-vis. «Après avoir été détaché, le corps son vie de Si Hachemane a été, sans aucune précaution, jeté dans la Jeep, depuis nous ne savons pas où il a été enterré», affirme, de son côté, Arbouz Ahmed, un moudjahid et témoin de l’effroyable exécution qui a plongé les Béni Menaceur dans une incommensurable tristesse et a fait en même temps jaillir d’eux une colère irrépressible jusqu’à nos jours. «C’était la première fois que l’ennemi exécute un révolutionnaire devant la population. Vous imaginez l’indignation générale», souligne Si Ahmed Harchaoui, responsable de la kasma de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) à Menaceur et qui était au moment de l’exécution au maquis. «Juste après l’exécution de Si Hachemane, alias Qtiteh (ndlr, nom de guerre qu’on peut traduire par le débrouillard), le haut-parleur recommence à cracher en promettant une autre exécution le dimanche suivant», se souvient Abdelkader Arbouz.

La langue coupée
Si jusqu’à maintenant, on n’a pas identifié le lieu de l’enterrement exact de Si Hachemane, il n’en demeure pas moins que les moudjahidine de la région savent que les chouhada ont été enterrés dans des charniers au niveau du puits du Douar Larbes et à Calibire, deux endroits non loin de la ville de Menaceur. «J’ai vu de mes propres yeux les soldats français brûler des branches sèches dans des tranchées à Calibire pour étouffer l’odeur qui s’en dégage», atteste Ahmed Arbouz. Si Abdelkader Hachemane, né le 29 novembre 1922 a rejoint les rangs de la Révolution en 1956. Il était parmi le premier noyau de l’organisation civile à Ouled Larbi. «Dès 1956, son groupe menait des opérations continues de sabotage, de renseignement, de collecte d’argent et s’occupait de la logistique et son acheminement au maquis», atteste le chef de la kasma de l’ONM à Menaceur. Mais l’un de ses hauts faits d’armes est celui d’avoir recruté cinq Algériens enrôlés dans l’armée coloniale au niveau de la caserne de Calibire. «Les cinq militaires ont fourni la Révolution en munitions, uniformes et autres pataugas», confie Abdelkader Arbouz. Si Hachemane a été arrêté le lendemain d’une opération de liquidation d’un harki.
«Durant les trois jours de sa détention à la SAS, mon père a été torturé nuit et jour jusqu’à épuisement. J’ai su, après des recherches, que ses tortionnaires lui ont coupé la langue pour qu’il ne crie pas Tahia El Djazaïr le jour de son exécution», révèle Abdelkader Hachemane, le fils du chahid et délégué de l’Organisation des enfants de chouhada de la daïra de Sidi Amar. «Après avoir tué notre père et en guise de représailles, les Français ont confisqué neufs vaches à notre grande famille. Ce qui
représentait à l’époque une fortune», ajoute son frère Ahmed. «Grâce à Ali Larbes qui occupait à l’époque le poste de maire de Marceau et qui travaillait en même temps avec la Révolution, aucune autre exécution publique n’a été commise à Menaceur. Il a dit au commandant de la SAS que les conséquences de ce genre de défi pousseront les populations à fuir la région. Sa stratégie a été concluante», assure Abdelkader Arbouz. Les enfants du chahid Si Hachemane ainsi que des moudjahidine de la région souhaitent qu’une stèle soit érigée dans l’ancien emplacement du souk pour que nul n’oublie le sacrifice des chouhada et pour rappeler aux générations futures les atrocités commises par l’ennemi. Pour rappel, la promotion sortante de l’Ecole supérieure de l’infanterie de Cherchell de l’année 2018-2019 a porté le nom du chahid Abdelkader Hachemane.
Amirouche Lebbal