Le défunt Béchir Boumaza en a fait l’étendard de la Fondation du 8 mai 1945 : Pour la mémoire, contre l’amnésie

L’automne 1989, Béchir Boumaza revient au pays. Ce pays pour lequel il a tant lutté, qu’il avait au cœur et au corps. Avec ce retour d’un long exil, c’est en pleine ouverture démocratique que le moudjahid, ancien ministre de l’Information dans les années 1970, puis président du Sénat sous Zeroual, reprend sa lutte là où il l’a laissée. Sans jamais l’avoir abandonnée en terre étrangère.

Les retrouvailles avec l’Algérie, son Algérie, telle qu’il aimait à la châtier pour mieux l’aimer en l’appréhendant dans son meilleur, celui de la titiller sans s’arrêter dans sa fibre patriotique. Pour ne jamais obstruer ce passé historique dans lequel des générations d’Algériens ont été enlisés. Mais c’était sans compter sur leur bravoure et leur courage qui ont fini par porter leurs fruits. Cette indépendance chèrement acquise. Et un des pans glorieux de cette valorisation mémorielle, les massacres du 8 mai 1945 pour lesquels Boumaza était venu construire tout un programme de lutte contre l’oubli.
En cette veille de commémoration, soit une année avant, Béchir Boumaza est revenu, avec dans ses bagages tout un projet grand comme ça, à la mesure de ce que le peuple algérien a sacrifié en ces temps-là, pour mettre au jour une date à ne jamais omettre pour lui redonner ses lettres de noblesse.
L’année charnière
En avril 1989, rendez-vous est pris quelque part à Hydra où le grand Monsieur de l’Histoire va entretenir des heures durant sur ce chantier lancé avec une pléiade d’historiens, de professeurs, de moudjahidine… Il lance alors l’information sur cette belle idée de faire revivre pour mieux le comprendre, un pan de l’histoire de la Révolution. Il annonce la création de la Fondation du 8 mai 1945. Plus qu’un programme, un engagement. Il le démontre à travers cette panoplie de réflexions autour d’une date quelque peu occultée alors, pourtant un des propulseurs du déclenchement de la guerre de Libération. Horizons aura l’exclusivité de cet investissement personnel devenu bien vite celui d’un collectif au parcours combattant. Béchir Boumaza en est le président. Il sera entouré de spécialistes, d’historiens, d’enseignants, d’universitaires, de chercheurs, de journalistes, d’amis de la Révolution algérienne… le baroud est lancé, reste les honneurs. Le bruit fait tilt et le terrain est défraîchi. Le président prend à cœur cet ouvrage et autour de son initiative, c’est le branle-bas général. Le travail commence et l’histoire en est désormais en marche.
Mai 1990, le premier écho à cette belle initiative survient à Kherrata. L’un des fiefs de ces manifestations pacifiques qui ont fait marcher le peuple pour demander des comptes à cette promesse restée sans lendemain de l’administration coloniale qui a enrôlé des Algériens pour l’aider à combattre l’Allemagne nazie, en échange de l’indépendance. La guerre finie, la fête de la victoire célébrée dans le monde sera sans les Algériens qui attendaient de jouir de leur liberté. A cette sourde oreille, la rue va parler. Et la riposte violente va s’en suivre de la soldatesque française : non pas qu’à Kherrata, mais Sétif et Guelma vont vivre des massacres uniques dans l’histoire de l’humanité.
 Kherrata, qui rappelle les gorges où des Algériens ont été jetés par les colons pour arrêter leur élan libérateur, a vu aussi des tueries, assassinats, exécutions, massacres jalonner ce mai 1945. Toute la ville sera brûlée et les populations chassées de leurs maisons. Femmes, enfants, vieux payaient déjà le départ pour le maquis des hommes. Et la répression tombait sur les habitants sans défense.
Kherrata pour commencer, puis Sétif et Guelma…
Kherrata, le lieu de naissance de Béchir Boumaza, sera ainsi la première halte historique de la Fondation. Un séminaire international est pris pour acte. Il va être renouvelé chaque année. Toute une semaine de conférences-débats, d’expositions, de témoignages, de tables rondes, d’ateliers vont animer chaque mois de mai, d’autres villes d’Algérie. En 1992, Sétif sera l’hôte de la Fondation. Guelma accueillera à son tour les titilleurs de la mémoire en 1993. Une nouveauté à ce séminaire international : l’intégration au combat mémoriel, celui d’une autre date historique, le 17 octobre 1961, à travers la présence de l’association qui porte le nom de «la bataille de Paris» — telle que dénommée par Jean-Luc Einaudi —, invité d’honneur de la Fondation, complètement acquis à la cause algérienne et fervent appui de la Fondation dans sa lutte contre l’amnésie, contre l’oubli — montée par des enfants de l’émigration. A cette édition, le Premier ministre d’alors, Mouloud Hamrouche, est de la partie, venu inaugurer l’exposition montée au centre culturel de la wilaya où il a rencontré les anciens combattants de la région, envoyés au front de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).
Et alors que le terrorisme était à son paroxysme dans le pays, la Fondation ne voulait à aucun prix céder à la peur. Les séminaires auront bien et bel lieu et aux dates inscrites au calendrier de la Fondation. Ainsi, en 1994, Oran sera la prochaine halte. Parce que, comme le disait Béchir Boumaza, mai n’était pas circonscrit au 8 du mois, mais s’est étalé tout le long et a vu des événements se dérouler partout dans le pays, jusqu’au Sud, à Béchar même. D’où cette continuité de marquer mai ailleurs. D’où en 1995, Saïda sera mise à contribution. Toute une semaine de commémoration, avec comme chaque année, le jour phare du 8 mai mis en exergue, avec les témoins de la région. En 1996, arrive le tour de Jijel. La capitale des Kotama sera ainsi le théâtre des massacres du 8 mai 1945 remis à l’heure du souvenir et surtout comme le leitmotiv l’exige par la Fondation, inscrits au registre des crimes de guerre, crimes contre l’humanité. Les actes de tous les séminaires sont conciliés en des documents pour mémoire.
En 1997, le flambeau est cédé aux membres fondateurs qui élisent en Mohamed Korso le nouveau président, alors que Béchir Boumaza en reste le président d’honneur. Il le restera même lorsqu’il préside aux destinées du Sénat et au-delà, lorsqu’il démissionne de son poste, et ce, jusqu’à sa disparition en ce mois de novembre de l’année 2009, La Fondation du 8 mai 1945 aura eu le mérite d’avoir enraciné le droit de demander à la France coloniale réparation pour les crimes, les exactions et les violences commis contre un peuple pacifique. Car, dans sa compréhension, il est fait le procès de la colonisation et pas celui de la France ; sans jamais faire de cadeau à l’histoire. Ni concession.
Saliha Aouès