Le retour des émigrés : L’appel du bled

Beaucoup d’Algériens résidant à l’étranger ne sont pas rentrés au pays depuis le début de la pandémie. Cet été encore, le nombre limité des liaisons aériennes et maritimes et les prix très élevés des billets compliquent le retour au pays pour nombre d’entre eux.

Le compte à rebours a commencé il y a onze mois, quand les compagnies aériennes ont repris du service. Les membres de la diaspora algérienne qui n’ont pas pu regagner l’Algérie depuis plus de deux ans ont  la possibilité de rentrer. Alors que pour certains, le processus n’a pris que quelques jours, pour d’autres, ce fut le véritable parcours du combattant, miné d’incertitudes et de flou. Il en a découragé plus d’un. Places et nombre de vols limités, prix exorbitants et tensions lors des réservations. Beaucoup d’Algériens installés à l’étranger ne sont pas encore fixés sur leur sort. A la gare maritime du port d’Alger, le défilé de voitures des émigrés en provenance de Marseille a commencé. Lokmane, un Franco-Algérien, n’est pas rentré au pays depuis plus de sept ans. Accompagné de sa femme et de ses trois enfants, il raconte son calvaire pour trouver une place au sein du ferry. Il a dû attendre trois semaines avant de pouvoir acheter son billet. «J’ai assisté à des scènes hallucinantes. Les gens se bousculaient pour accéder aux points de vente d’Algérie Ferries. Certains en sont même arrivés aux mains», témoigne-t-il, depuis la fenêtre de sa Audi, à la sortie de la gare. A certains moments, poursuit notre interlocuteur, la compagnie a dû fermer momentanément les locaux pour préserver le calme. Le quadragénaire et sa famille se sont finalement procurés les billets sur Internet, après plusieurs semaines d’attente. Ils comptent profiter pleinement de leurs 30 jours de vacances en famille, se ressourcer et aller à la plage. Lokmane  a perdu son père durant la pandémie et n’a pas pu assister aux funérailles. Il prévoit d’aller se recueillir au lendemain de son arrivée sur la tombe de son paternel. Yazid, médecin en région parisienne, a également dû s’armer de patience. «Je me suis rendu dans les agences de Paris et de Marseille. Les filles d’attente n’en finissaient pas. Beaucoup avaient les nerfs à vif. Certains avaient même passé la nuit devant l’agence pour pouvoir y accéder en premier dès l’ouverture», raconte-t-il. Fort heureusement, se réjouit-il, il a réussi à payer son voyage au deuxième jour. Aujourd’hui, il est accompagné de sa femme, elle aussi émigrée. A la sortie de la gare, leur famille est venue les accueillir. Chaudes retrouvailles que témoignent les larmes de joie versées. Pour Yazid, le retour au bled n’est pas seulement passer des vacances et débourser sans compter. «Bien que je sois installé en France depuis des décennies, je me sens seul. Je n’ai pas de famille à visiter durant les fêtes, pas de parents pour me bichonner et tout cela me manque en réalité. En Algérie, je redeviens moi-même, l’enfant que j’ai été», se confit-t-il, avant de regagner sa famille. Fadhil, 39 ans, affiche un grand sourire. Encore sonné par la traversée, il fait un signe de la tête à tous ceux qu’il croise. Son véhicule, une Peugeot 308, avance lentement. «J’arrive avec la moitié de mon appartement», lance-t-il, affablement. «Des cadeaux pour la famille, aux amis qui m’ont demandé des vélos et quelques affaires pour les parents, rien de plus. Je veux leur faire plaisir», explique-t-il, avant de relater les épreuves qu’il a dû endurer avant de regagner Alger. «J’ai réellement eu de la chance. Beaucoup attendent toujours de pouvoir embarquer. Les gens veulent rentrer au bled, voir la famille. Après deux ans de pandémie, nous voulons tous retrouver nos proches», poursuit Fadhil. Arrivé jeudi matin, il devra faire plus de 3 heures de route pour parvenir à Sétif, sa ville natale.

 

Faire le plein d’achats

Inflation, pouvoir d’achat en baisse et inquiétudes face au coût de la vie en France, beaucoup d’Algériens de la diaspora comptent faire le plein d’achats avant de repartir. Celia et Nabil sont rentrés à bord d’un ferry, le 3 juin dernier. Rencontrés au niveau de la gare maritime d’Alger, alors qu’ils étaient venus pour une réclamation, le couple se confie : «Plusieurs produits agroalimentaires manquent à l’appel, notamment l’huile de tournesol. Ce serait dû à la guerre en Ukraine, nous dit-on. Mais nous, consommateurs, sommes loin des conflits géopolitiques. Cela devient pénible.» Selon lui, la France serait le seul pays concerné par ces ruptures. «En Espagne ou en Suisse, la situation est stable», rétorque le trentenaire. En vacances pour seulement trois semaines à Alger, ils comptent faire des provisions au pays. «Avec le taux de change, cela nous reviendrait moins cher. Nous ne comptons pas dévaliser les magasins, non plus,  seulement de quoi tenir deux à trois semaines pour avoir l’esprit tranquille et que les choses se stabilisent en France», précise le jeune émigré. Kenza Tafat, accompagnée de son fils de 20 ans, Yanis, compte également faire quelques achats avant de rentrer à Marseille. «C’est essentiellement le pouvoir d’achat en France qui est en nette régression. Avant je faisais les courses pour environ 200 euros la semaine. Depuis la pandémie, je ne dois pas dépasser les 80€. Cela est dû au fait que les prix du carburant et d’autres charges ont augmenté. Nous devons faire des concessions et cela passe inévitablement par la nourriture», explique la dame. Elle ajoutera que le même phénomène qui s’était produit en Algérie prévaut en France. «Les gens, inquiets, ont commencé à stocker les produits chez eux, notamment l’huile, et cela a créé une pénurie», ajoute-t-elle. La maman et son enfant sont venus en cabine à bord du ferry, sans voiture. «Je ne pourrai donc pas emporter beaucoup d’affaires. Néanmoins, je compte prendre quelques articles avec moi. Loin des tracas de la vie quotidienne, je compte avant tout profiter des vacances en famille», conclut-elle.

 

«Le personnel du ferry manque de discipline»

Kenza a embarqué début juin en classe cabine. Selon elle, la traversée était bien avec un service de restauration impeccable. «Les plats étaient succulents et frais, vraiment rien à redire», se réjouit-elle. Néanmoins, elle fait remarquer que le personnel navigant manque de professionnalisme et de discipline. «Nous avions besoin de nous renseigner à bord et n’arrivions pas à distinguer le personnel des voyageurs. Ils portaient leurs habits civils et non la tenue de travail», fait-elle remarquer. Le lendemain de notre arrivée, raconte la voyageuse, nous avons eu une désagréable surprise. «L’ascenseur était en panne, ce qui obligea les personnes plus ou moins âgées à faire descendre leur lourds bagages à la force des bras en empruntant les marches sur  plusieurs étages, pour arriver au niveau de la salle de débarquement, en passant par le garage à voitures», regrette-t-elle. «Dans une mêlée indescriptible sous la sirène de l’alarme, raconte notre interlocutrice, j’ai perdu une pochette contenant des papiers importants. Je viens depuis une semaine à la gare maritime pour demander s’ils l’ont retrouvée.» En colère,  Kenza explique que les voyageurs se bousculaient pour sortir de ce guêpier. «Pourquoi les passagers qui ne sont pas véhiculés ont été amenés à sortir par le garage ?», s’interroge la dame qui appelle à l’ouverture d’une enquête pour que le premier responsable puisse revoir les standards de ce bateau censé être un paquebot exemplaire.

 Walid Souahi