Les étudiants et lycéens au maquis : La mobilisation qui dérouta la France

A la veille de la rentrée scolaire et universitaire, il est important de marquer une halte dans l’histoire contemporaine du pays pour rappeler le sacrifice consenti par ces milliers de collégiens, de lycéens et d’étudiants qui ont sacrifié un avenir social et professionnel en répondant favorablement à l’appel de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) de déserter les bancs des écoles et facultés pour rejoindre le maquis.
«Notre devoir nous appelle à d’autres tâches plus urgentes, plus coopératives, plus catégoriques, plus glorieuses. Nous observons tous la grève immédiate des cours et examens pour une durée illimitée. Il faut déserter les bancs de l’université pour le maquis. Il faut rejoindre en masse l’Armée de libération nationale et son organisme politique, le FLN. Etudiants et intellectuels algériens, pour le monde qui nous observe, pour la nation qui nous appelle, pour le destin héroïque de notre pays, serions-nous des renégats ?» Cet appel de l’UGEMA, lancé le 19 mai 1956, avec comme slogan «Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres !», a soulevé un élan extraordinaire au sein des étudiants et lycéens qui rejoignent en masse leurs frères de combat. L’épopée de ces journées est inscrite en lettres d’or à travers tout le pays.
La grève illimitée déclenchée par les étudiants et lycéens algériens le 19 mai 1956, au moment où la guerre de Libération nationale battait son plein, marque l’apogée de l’expression de l’unité du peuple dans son héroïque combat contre le colonialisme français. Un colonialisme qui avait été pris de cours devant le suivi massif de la grève et la désertion des bancs des institutions éducatives. Et ce, au moment où le colonialisme pour la consommation métropolitaine et ses alliés n’avait cessé de rappeler et de ressasser que le déclenchement de la guerre de Libération n’était le fait que de brigands coupeurs de route, voire mieux qu’un feu de paille.
Un étudiant prit soudain la parole
L’écriture de cette autre page de notre glorieuse guerre de Libération nationale avait été entamée le vendredi 18 mai 1956. C’était lors de l’assemblée générale de l’UGEMA de la section d’Alger pour le renouvellement de ses instances. La réunion s’est déroulée au siège de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), place Lavigerie (aujourd’hui Cheikh-Ben-Badis), à la Basse Casbah. Une fois le bureau de la section renouvelé, un étudiant prit soudain la parole pour appeler ses camarades à quitter les bancs de l’université et s’engager dans la lutte libératrice. Ce discours improvisé du jeune étudiant suscita une vive émotion. La proposition d’une grève illimitée l’emporta. Aussi, pour motiver cette décision, la section d’Alger de l’UGEMA expliqua dans un tract, distribué dès le lendemain, les raisons de l’action déclenchée. «Nous observons tous la grève immédiate des cours et examens, et pour une durée illimitée. Il faut déserter les bancs de l’université pour le maquis. Il faut rejoindre en masse l’Armée de libération nationale et son organisme politique, le Front de libération nationale», lit-on dans ce tract. Un appel qui sera immédiatement suivi d’effet y compris en France métropolitaine puisque les étudiants musulmans se mirent également en grève, tout comme ceux qui étudiaient au Maroc et en Tunisie. Cette grève fera même la Une des médias français. Alors qu’ils n’étaient pour la plupart qu’à deux mois des examens finaux de leur année scolaire, qui pour le brevet, qui pour le bac pour les collégiens et lycéens. Il faut dire qu’à cette époque, le collège et le lycée ne faisaient qu’un seul établissement.
Pour l’histoire, il est bon de rappeler que la lutte des étudiants, depuis la création du Mouvement national en 1926, s’inscrivait en parfaite symbiose avec les revendications de ce dernier. En effet, dans les années 1920 et 1930, les étudiants algériens ont créé respectivement l’AEMAN (Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord) et l’AEMNA (Association des étudiants musulmans nord-africains). Toutefois, l’existence de plusieurs partis a fait que chaque parti nationaliste avait ses militants et ses sympathisants parmi les étudiants. D’où l’existence de plusieurs associations estudiantines.
Encadrer la lutte
Cependant, le combat politique ne pouvant conduire le peuple algérien à son émancipation, les militants nationalistes ont opté en 1954 pour la lutte armée. Et dans ce contexte, toutes les organisations algériennes ont été invitées à rejoindre le Front de libération. Sous la houlette d’Abane Ramdane, tous les partis algériens, ayant existé avant 1954, sont sollicités pour qu’ils rejoignent individuellement le FLN et l’ALN. Pour encadrer la lutte, les dirigeants du Front ont besoin de l’apport des étudiants. C’est dans ces conditions qu’a lieu, le 8 juillet 1955, le congrès constitutif de l’UGEMA en vue d’unifier les syndicats estudiantins. D’ailleurs, la présidence est revenue à Ahmed Taleb El Ibrahimi, de l’Association des oulémas. Ainsi, tout en gardant un lien étroit avec le FLN, l’UGEMA s’ouvre à d’autres formations.
Le FLN avait d’ailleurs confié à l’UGEMA plusieurs missions, notamment au plan international. En effet, cette dernière avait mené le combat sur trois fronts : l’anticolonialisme, l’indépendance et l’action. Pour ce faire, l’UGEMA définit sa politique. «Notre but était clair : informer, expliquer la tragique réalité algérienne, démystifier le monde estudiantin qui distingue mal la France culturelle de la France colonialiste, gagner les sympathies à notre juste cause, obtenir l’engagement concret de la communauté estudiantine mondiale dans la lutte que nous menons.» avaient écrit ses animateurs. Il reste que cet engagement aux côtés du FLN et de l’ALN, les étudiants et lycéens l’ont chèrement payé. Ils avaient subi, durant toute la période de la guerre, les arrestations, les procès, voire les liquidations physiques. Mais grâce à leur mobilisation, ces abus sont portés à la connaissance de la communauté internationale. La campagne menée par l’UGEMA auprès de l’Union internationale des étudiants (UIE) aboutit à la mobilisation internationale.
Rachid Hammoutène