Les femmes s’imposent dans le monde du travail : Le parcours atypique d’une artisane 

Elles sont plusieurs à relever le défi. Des femmes ont su, à travers les siècles, sauvegarder le patrimoine matériel de l’Algérie, comme la broderie, le tissage, la poterie, et autres métiers artisanaux. En plus du travail domestique, certaines femmes s’inventent des métiers. C’est le cas de Mme Ratiba Zebat de la wilaya de Mila, styliste et couturière de vêtements traditionnels qui a vite compris l’importance de l’autonomisation de la femme, notamment celles qui habitent dans les zones rurales.

Les effets de ce travail dur sont déjà visibles sur son visage. Elle commence à avoir des problèmes de vue. Sa success story, elle l’a doit à sa rigueur et sa volonté d’améliorer sa situation financière il y a plus de 30 ans. Sa réussite est fulgurante. Pour preuve, lors de notre présence, son téléphone n’arrêtait pas de sonner.  Des commandes sont passées par des particuliers et  des commerçants de Blida, Alger, Mila et Jijel et d’autres régions du pays.
«Pour se faire une place dans ce domaine à forte concurrence, il faut être patiente et passionnée et se donner corps et âme à ce métier ancestral», conseille-t-elle. Ce qui distingue son travail, c’est l’utilisation d’étoffes nobles, de fils et pierres de qualité. Sa force, elle l’a puise aussi dans sa clientèle, essayant de répondre à leurs demandes, en allant jusqu’à confectionner des modèles fortement personnalisés. Entre la tradition et la modernité, la couturière a choisi de faire un beau mariage, à l’exemple du karakou où la veste peut être portée avec une jupe ou un pantalon classique.  Mme Zebat ne veut pas prendre sa retraite et enterrer tout son savoir-faire. Elle continue d’aider les femmes au foyer et les jeunes filles pour améliorer leur situation socio-économique. Avec ou sans niveau scolaire, diplômées ou non, ces femmes artistes ne sont plus un fardeau pour leurs familles.
Notre artisane se déplace jusque dans les zones les plus reculées de Jijel pour donner du travail aux femmes au foyer. En été, saison des fêtes, où la demande en tenues traditionnelles augmente, le nombre de femmes au foyer qu’elle sollicité dépasse parfois les 400. Certaines y gagnent jusqu’à 45.000 DA par mois. «Un revenu confortable pour ces femmes cloîtrées chez elles où point de ne pouvoir aller chez le médecin sans être accompagnées par un homme», dit-elle. Suivant l’évolution de la société, Mme Zebat s’est mise à moderniser certaines tenues traditionnelles comme le karakou, destiné notamment aux jeunes filles qui fait fureur ces dernières années. «Un habit qui est à chaque fois est actualisé que nous devons sauvegarder en transmettant notre savoir-faire aux jeunes artisanes», ajoute notre interlocutrice, pour qui l’habit traditionnel fait partie intégrante du patrimoine matériel de l’Algérie. Sans la persévérance de ces artisans, une partie de cette richesse culturelle aurait disparu. «Si l’Etat n’intervient pas pour trouver des solutions urgentes, nous risquons de perdre une grande partie de notre culture», alerte-t-elle. Parmi les causes de cette menace, la concurrence déloyale, la problématique de commercialisation, la hausse vertigineuse des prix de la matière première, l’augmentation des tarifs de l’électricité. «La crise sanitaire  nous a fortement impactés, et nous lançons un appel aux autorités afin de nous aider à surmonter ses effets néfastes», indique-t-elle. La production locale des matières premières est une autre solution pour aider ces artisanes et réduire la facture des importations qui ont des effets directs sur les prix de vente.  Il est vrai que ces femmes ne roulent pas sur de l’or, mais elles gagnent dignement leur vie.
Samira B. 
Chahira Kouider, présidente de l’association «Défi des femmes à domicile» : «Les femmes au foyer productrices sont des résistantes de l’ombre» 
Spécialiste de gâteaux et cuisine algérienne, Mme Chahira Kouider, présidente de l’association «Défi des femmes à domicile»,  aborde dans cet entretien le défi des femmes artisanes ayant choisi d’exercer leur passion à domicile et d’améliorer leur situation financière.
Pouvez-vous nous présenter le travail et les objectifs de votre association ? 
Avant de s’organiser en association, nous étions un groupe de femmes actives sur les réseaux sociaux. En 2018, nous avons décidé de nous organiser en association et de mettre en lumière le travail de ces femmes. La femme au foyer n’est pas sans niveau d’instruction, puisque des ingénieures, des avocates et autres ont fait le choix de rester à la maison.  Notre association était à l’époque la seule organisation qui s’intéressait aux femmes qui travaillent à domicile. Etant moi-même artisane, j’ai décidé, avec un groupe de femmes de créer une association, «Défi de femme à domicile» en l’occurrence, pour faire la promotion du travail de ces femmes artisanes qui sont des résistantes de l’ombre.

 

Pourquoi avez-vous choisi le mot défi ? 
 Chaque membre de notre organisation a eu à relever un défi, que ce soit la famille, le mari ou la société. Nous voulons aussi mettre en lumière le travail de ces femmes qui veulent contribuer à l’amélioration de leur situation financière en les aidant à commercialiser leurs produits à travers l’organisation de salons et de foires. Les femmes au foyer tentent de s’imposer malgré toutes les entraves qu’elles rencontrent. Certaines assument seules la gestion de leur foyer.
Avec la contribution des spécialistes en marketing, nous avons organisé plusieurs sessions de formation et d’information sur les techniques de commercialisation, de marketing et le développement personnel au profit de ces femmes. Notre plus grand défi est de changer aussi la vision de la société sur la femme au foyer, qui est toujours sous-estimée. Notre démarche vise à promouvoir le travail de ces femmes et de voir comment les aider à monter leur petite entreprise.  La femme est omniprésente, même à la maison où elle essaye d’améliorer sa condition.

 

Parmi les problèmes auxquels ces femmes, il y a la commercialisation de leurs produits, comment votre association peut-elle les aider ? 
Effectivement. La commercialisation est l’un des problèmes auxquels nous sommes confrontés. C’est un autre défi que nous nous sommes fixé. La majorité des artisanes font face à ce problème de commercialisation et à la hausse des prix de la matière première. L’association «Défi de femme à domicile» procède à l’organisation de concours et foires pour vendre et faire la promotion de leurs produits.

 

L’un des objectifs de votre association est la protection du patrimoine matériel algérien. Comment ? 
Notre artisanat est menacé. Nous souffrons depuis quelques années de la concurrence déloyale de la part des certains commerçants étrangers ou nationaux qui écoulent des produits artisanaux contrefaits comme les bijoux berbères, la dinanderie de Constantine et la porterie.  Ça fait mal au cœur de voir des bijoux d’Ath Yenni, des gesaâ (grand récipient), des plateaux, des mahbesde chez nous avec l’inscription made in China.

 

Quel est le rôle de l’État dans la sauvegarde de notre patrimoine ? 
Il est regrettable de dire que les autorités publiques ont aussi une part de responsabilité dans la situation que nous traversons. Il est temps de procéder à labellisation des modèles propres à notre culture, comme le tapis de Ghardaïa, la dinanderie de Constantine. L’Etat doit interdire l’importation de tous les produits artisanaux algériens de provenance étrangère.
Il est, aujourd’hui, nécessaire de réfléchir à des méthodes efficaces pour donner à notre artisanat le statut qui lui revient, en procédant à l’organisation de ce marché, son renforcement en lui consacrant des endroits d’exposition et de commercialiser à l’étranger et dans tous les hôtels d’Algérie pour attirer les touristes étrangers.
Entretien réalisé par Samira Belabed 

 

Espoir et détermination 
Les métiers manuels et artisanaux ne sont plus  réservés à ceux qui n’ont pas pu décrocher un diplôme universitaire. Effectivement, certains ont choisi de devenir artisans par vocation. Dans un monde marqué par l’industrialisation de presque tous les secteurs d’activité, l’artisan tente de résister tant bien.  Le meilleur moyen de booster leur carrière est d’organiser des compétitions nationales et de faciliter leurs déplacements à l’étranger. Les amoureux du travail bien fait n’ont pas cessé d’alerter les pouvoirs publics sur tous les problèmes qu’ils rencontrent quotidiennement. Pour réussir son pari et faire prospérer leur projet, l’Etat doit agir pour sauver ce qui reste de ce patrimoine matériel et s’ouvrir à de nouveaux horizons.
S. B.