Mausolée de Sidi Abdellah Bouamrane : Fief de résistance et zone de repli

Commissaire politique à Menaceur, ville montagneuse dans l’actuelle wilaya de Tipasa, Si M’hamed évoque l’apport des lieux de culte au triomphe de la révolution. L’homme est né en 1931 à Sidi Abdellah Bouamrane, un petit douar portant le nom du Saint patron de la région et dont le mausolée existe toujours. Situé à sept kilomètres de Menaceur, il est niché dans les contreforts des cimes du Dahra en allant vers Aïn Defla.

Avant la Révolution, du moins durant les années 30 et 40 du siècle dernier et selon Si M’hamed Brahimi, un des descendants du marabout, des villageois et des habitants des villes alentour y affluaient. «Les vendredis et jeudis, il y avait énormément de monde qui visitait le mausolée. On y ramenait des malades dans l’espoir d’une guérison. Ils priaient Allah et faisaient des offrandes», se remémore Si M’hamed qui a passé son enfance et sa jeunesse à Sidi Abdellah Bouamrane avant de rejoindre le maquis. Le mausolée était l’un des phares du savoir. Dans une petite médersa, des enfants et même des adultes s’initiaient à la langue arabe et ses sciences. «On y apprenait également le Saint Coran», ajoute notre interlocuteur. Le douar avait quatre petites maisons construites en pierre et en terre surmontées par une charpente en tuile. Le mausolée comprend une salle de prière qui se transforme en classe et une pièce où repose le corps du saint marabout. La cour qui l’entoure contient un puits, deux oliviers et deux caroubiers protégés par une pinède qui s’étend à perte de vue. Un endroit paisible propice à la dévotion qui, une fois la Révolution déclenchée, est devenu naturellement un fief de résistance et une zone de repli pour les compagnies de l’ALN.
Nombreux aussi sont les tolba qui ont rejoint le maquis. Le premier est Si Mahmoud Ben Amar, le responsable de la médersa, natif d’Aïn Defla. «Vers la fin 1957, Si Mahmoud Ben Amar a été désigné cadi au maquis. C’est à moi, l’un des plus âgés des tolba, à qui il a donné la responsabilité d’assurer les cours et de diriger la  prière en son absence», se souvient le moudjahid. Depuis que l’organisation de la Révolution s’est étendue sur les chaînes montagneuses du Dahra, le mausolée, situé loin des yeux de l’ennemi, s’est transformé en grand refuge. «C’était dans l’ordre naturel des choses. Sa position concourait grandement à ce qu’il devienne un lieu de rencontre pour les moudjahidine, étant donné qu’il faisait jonction avec la dorsale de la Dahra et dominait la plaine», explique-t-il. L’esprit de fraternité des tolba assurait par ailleurs une discrétion totale. «Il nous arrivait souvent d’accueillir une compagnie (minimum 120 soldats) pendant deux jours qu’il fallait loger, faire manger et servir», atteste-t-il.

Le rôle déterminant du peuple
Juste avant le départ de Si Mahmoud, il a confié sa maison à Si M’hamed en plus de la direction du lieu de culte. «Chaque maison au nombre de quatre accueillait une partie de la compagnie», détaille-t-il. Et d’ajouter : «Dieu merci, malgré le peu de moyens, jamais nous ne manquions de ravitaillement. Nous nous disions que grâce aux idéaux de la Révolution et notre cause juste, Allah nous soutiendrait en toute circonstance.» Malheureusement, le secret fut éventé. «Suite à une délation, l’armée française a brûlé le mausolée. Malgré le climat de terreur, nous l’avons reconstruit», confie Si M’hamed. La joie fut de courte durée, puisque le mausolée a été à nouveau incendié. «Mais la France en a décidé autrement en l’incendiant pour la troisième fois», ajoute le moudjahid qui laisse échapper une larme.
Avant d’être nommé commissaire politique, M’hamed, dont l’un des frères est tombé au champ d’honneur, était chef de poste à Sidi Abdellah Bouamrane. «Outre la logistique, le renseignement, la collecte de l’argent et d’autres actions, nous sensibilisions la population à la nécessité absolue de soutenir la Révolution et de travailler main dans la main pour se libérer du joug colonial», révèle-t-il. Ce contact permanent avec les populations, malgré les risques, fut l’un des moments forts de son engagement. «Le peuple a joué un rôle déterminant dans la Révolution», tranche-t-il. Avant de quitter Si M’hamed, celui-ci déploie un drapeau datant de la Révolution.
On peut y lire une transcription en rouge sur toute la courbure externe du croissant : Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). «Nous disions que le blanc symbolise la pureté des cœurs, le rouge le sang des chouhada et le vert le paradis. Un cheminement idéal pour tout révolutionnaire qui sacrifie sa vie», conclut Si M’hamed.
 Amirouche Lebbal