Mehdi Boukhalfa, journaliste et écrivain  : «L’écriture, c’est ma passion, ma drogue»

Il a fait ses classes à l’APS, puis comme la majorité des grandes plumes, il a bourlingué un peu partout en apportant sa touche dans plusieurs journaux. Lui, c’est Mehdi Boukhalfa, enfant de Bab-El-Oued et de Saint-Eugène, fervent supporter du Mouloudia d’Alger. Son cœur palpite pour Alger, mais aussi pour l’Algérie et son glorieux passé, comme en témoignent ses livres : «La Cantera, il était une fois Bab El Oued», 2021et «Mama Binette, naufragée en Barbarie» aux Editions El Qobya en 2021. Auteur prolifique, Mehdi Boukhalfa éditera aussi des essais politiques : «La marche d’un peuple. Les raisons de la colère» (août 2020, éditions du Net), «Sociologie d’une révolution inachevée» (El Qobya mars 2022), «Pavillon Covid-19, sept jours en enfer» (éditions Qobya), «La Marche d’un peuple. Les raisons de la colère» (août 2020, éditions du Net),  «Khaouty avancez l’arrière», «Le Fantôme du 18 avril» (LEN à Paris)  et « MC Alger. cent ans de football» (éditions El Othmania, 2022). L’écriture pour lui une drogue, il en est devenu accroc. Avec son vécu et son expérience professionnelle, il apporte sa pierre à l’édifice de la littérature algérienne. La situation du livre en Algérie ne le décourage pas. Au contraire, l’obstacle est devenu un stimulant d’autant que ses manuscrits ont des échos à l’international.

Journaliste au long cours et désormais écrivain, l’écriture est votre passion, n’est-ce pas ?
C’est devenu comme une drogue. J’ai toujours été accroc à l’écriture, d’abord en tant que journaliste dans plusieurs supports médiatiques, dont El Moudjahid, Horizons, le Quotidien d’Oran, Maghreb Emergent, le Jeune Indépendant et l’APS,où j’ai fait mes classes. Depuis quelques années, je me suis mis à l’écriture de séquences historiques se rapportant à certaines régions du pays, à certains événements marquants de notre histoire. Raconter la vie à Alger et dans le quartier fétiche de Bab El Oued, son histoire, ses gens et son ambiance sociétale pétillante, sa grande banlieue comme Bologhine, le quartier de Notre-Dame d’Afrique qui a donné beaucoup de grands joueurs au football algérien où de prestigieux clubs ont vécu à l’ombre du Mouloudia et de l’USM est une grande motivation pour moi. Effectivement, je me suis pris de passion pour l’écriture. Pour le moment il y a tellement de thèmes d’actualité, de factuels politiques et historiques que je me suis lancé dans leur exploration, comme la «légende» de Mama Binette, ou les derniers événements politiques ayant conduit à l’annulation de la présidentielle d’avril 2019.Je suis actuellement sur deux projets de manuscrits relatifs aux relations politiques et diplomatiques avec le Maroc. Après, je pense écrire mon premier roman, le thème sera celui qui m’a toujours guidé dans mes lectures de jeunesse, après les histoires de marins et de pirates dans les Caraïbes, la science fiction.

 

Au regard de votre parcours d’écrivain, l’expérience du journaliste au grand cours et celle de la vie ont sans doute tissé la trame de votre œuvre ?
Si l’on peut voir les choses sous cet angle-là, oui. J’ai écrit des livres tirés directement de ma vie dans Alger des années 1970, un Alger subjuguant et énivrant avec les sorties nocturnes, qui dans les salles de cinéma, qui au théâtre, qui sur les boulevards du front de mer entre la place des Martyrs et Bab El Oued, sur l’avenue Mira, l’ex-Malakoff, les glaciers calmes et feutrés du quartier Lazerges ou aux Trois-Horloges à Bab El Oued chez la légende de la crème glacée, Bensari…C’est un peu la trame de mon livre «La Cantera», ou celle sur le centenaire du Mouloudia d’Alger. Un peu moins dans mes autres ouvrages où je traite exclusivement de la dimension politique et sociétale des facteurs sociologiques qui ont été à la source de la naissance du hirak et la bronca des Algériens contre la volonté du clan Bouteflika d’imposer un 5e mandat. J’ai contracté la Covid-19, et, sitôt sorti de l’hôpital, j’ai tenu à témoigner des souffrances endurées par les covidés, le dévouement du personnel soignant, des femmes de ménage, les longues nuits de souffrance des malades dans un hôpital anonyme d’Algérie  dans «Pavillon Covid-19, sept jours en enfer). Certains de mes ouvrages, comme «Mama Binette», «Harragas françaises naufragées au Cap Ténès», sortie en mars dernier à Alger à l’occasion du Sila, sont le fruit de mes reportages au sein de journaux ou à l’APS. L’écriture de cet ouvrage, mon premier acte littéraire, est motivée par un fait simple : la légende de ces «Hollandaises» naufragées quelque part en Algérie, dans cette Barbarie qui s’étendait du détroit de Gibraltar à
l’Egypte) en janvier 1802, qui avaient embarqué à leur insu dans un navire de guerre. Elle a donné lieu à des versions extravagantes, comme les enfants de Béni Haoua qui avaient les yeux bleus et les cheveux blonds, descendants de ces femmes, prétendument des religieuses bataves. Mes écrits sur la vraie histoire de ce naufrage dans les journaux et à l’APS m’ont donc amené à témoigner de cette catastrophe et à rendre à l’Histoire ce qui lui appartient, en l’expurgeant des fantasmes des uns et des autres. Et détruire le mythe et la légende hérités de la colonisation, construits à partir d’un roman écrit par une Française pour raconter les suites extraordinaires d’un banal naufrage d’un bateau d’une escadre punitive du Premier consul de France contre les séditieux dans la partie est de Saint-Domingue. La suite, on la connait : Haïti a obtenu son indépendance le 1er janvier 1804. Le meneur de la révolution des esclaves et métis de la partie est de l’île, Toussaint Louverture, a connu la capture par la traîtrise puis l’exil en France. Un sort qui sera réservé aux résistants algériens, dont l’Emir Abdelkader et Messali El, Hadj. Oui, mon travail de journaliste m’a aidé et influencé dans ma modeste carrière d’écrivain.

 

Est-il surprenant à votre avis que la visibilité de vos ouvrages soit restreinte à ce point ?
La critique littéraire dans notre pays est ce qu’elle est. Il faut s’en contenter, à défaut de la secouer,  sinon à encourager la naissance de revues spécialisées. Cela fonctionne par
à-coups, elle est à géométrie variable, comme un starter d’automobile. Il suffit qu’un auteur soit hypermédiatisé par le  milieu politique ou culturel pour que les médias ronronnent comme une belle mécanique. Même si, dans le fond, l’œuvre s’efface devant l’aura médiatique de l’auteur. Vous en connaissez combien d’auteurs algériens qui vendent plusieurs centaines voire des dizaines de milliers d’exemplaires ? Aucun. Il reste ceux qui nous sont contemporains, qu’on peut compter sur les doigts de la main. Et on médiatise selon la cote ou la décote des maisons d’édition, qui, elles, ne publient pas plus de 10 manuscrits par an. Il est vrai que l’aide financière de l’Etat fait fonctionner un secteur qui tourne au ralenti. Il y a cependant des éditeurs comme Al El Othmania et Qobya qui jouent le jeu, et d’autres, moins médiatisées. Il y aussi l’ANEP à qui il faut rendre hommage pour les œuvres publiées sur le patrimoine cultuel national. Cependant, j’estime que la couverture médiatique de mes ouvrages, publiés autant à Alger qu’à Paris, est plutôt correcte. Je ne suis qu’un petit auteur qui aime écrire sur des faits d’Histoire qui lui tiennent à cœur, et partager cela avec son petit cercle de lecteurs.

 

Peut-on dire à ce sujet que le regard de la critique littéraire soit à ce point sélectif ou répond-il à d’autres considérations moins professionnelles ?
 C’est hyper sélectif, d’une part. On ne prête qu’aux riches, n’est-ce pas ? Inutile de s’étendre sur cet aspect des choses quand aucun catalogue des nouveautés du mois ou de l’année n’est produit et soumis aux médias par les éditeurs, hormis l’ANEP. D’autre part, la rubrique littératurene figure pas ou peu dans la plupart des quotidiens d’aujourd’hui. Les médias «chauds» pérorent dans leur univers, loin des réalités sociologiques, littéraires et culturelles de leurs auditeurs ou téléspectateurs. Hormis la Radio nationale, et encore, le reste comme l’ENTV, ne produit que des émissions littéraires barbantes et sans grand intérêt pour les téléspectateurs, ne s’ouvrent pas ou peu aux jeunes et nouveaux auteurs, et restent scotchés aux productions plutôt maigres des grandes maisons d’éditions de la place, qui sont moins de quatre à truster le secteur mais avec un très fort «bouillon» comme le dirait Hocine Djebrane… Oui, la critique littéraire devient un mirage dans le désert de l’édition nationale du livre.

 

«Mama Binette, naufragée en Barbarie» est votre premier ouvrage. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ce magnifique récit ?
Cet ouvrage est en course pour le prix Assia Djebar 2022, un honneur pour moi, d’autant que cette fierté nationale est issue de cette région fort peu connue, jusqu’à aujourd’hui. Il a été proposé par mon éditeur, El Qobya. Comme je viens de l’expliquer, j’étais ulcéré que cette histoire soit à ce point dénaturée, faussée, galvaudée. Au point que cinq passagères clandestines d’un navire militaire français, Le Banel, après le naufrage et leur capture par les tribus locales des Beni Hijja, deviennent par miracle des religieuses d’origine batave, des Hollandaises dont la destination était la Louisiane. Et donc, après avoir écrit plusieurs reportages documentés dans plusieurs supports médiatiques, j’ai constaté que la légende restait tenace, et que les gens préfèrent plutôt le mythe à la réalité. J’ai alors décidé d’écrire quelque chose sur le naufrage de ce navire qui avait à son bord près de 750 personnes entre marins et soldats. J’avais déjà un atout : le témoignage d’un rescapé et les archives de la marine française ; alors qu’un père blanc de Bissa, montagne entre Beni Haoua et Ténès, Yahia, m’avait confié en 2002 toute une documentation sur l’histoire de la région, y compris l’affaire du naufrage du Banel, et les correspondances entre la Régence d’Alger et la République sur cette affaire, dont les écrits de Talleyrand et Bonaparte au dey d’Alger. Le père Yahia, qui avait terminé sa vie au diocèse d’Alger, à El Biar, m’a affirmé que cette histoire de religieuses n’est qu’une fumisterie, le diocèse d’Alger n’ayant jamais eu vent de religieuses ou de nonnes naufragées sur nos côtes en ces temps-là, et Napoléon Bonaparte lui-même dans sa lettre au dey Mustapha, réclamant ses hommes naufragés du Banel, jamais mentionné ces femmes. L’histoire de cette légende m’a conduit à remonter aux premières années de la Reconquista, la chute de l’Andalousie, en janvier 1492 et la découverte par Christophe Colomb du nouveau monde, la même année, le 6 décembre, une terrible coïncidence, n’est-ce pas ? pour expliquer des faits troublants, comme la couleur des yeux et des cheveux de certains habitants de la région. Le naufrage du Banel ne s’est pas produit à Beni Haoua, contrairement à ce que dit la légende, mais à Oued Goussine, un petit village à une vingtaine de kilomètres à l’est, vers Ténès, dans l’actuelle crique de HadjretKiouane, près d’une pinède dense. J’explique également d’où est venue cette étonnante origine batave de ces prétendues religieuses. Je laisse le reste de cette captivante histoire, racontée par deux romans avant le mien, à découvrir par vos lecteurs.

 

 «Pavillon Covid-19, sept jours en enfer» semble être un témoignage, qu’en est-il exactement ?
Effectivement, c’est un livre témoignage de ce que j’ai vécu dans cet hôpital de Blida, en tant que malade de la Covid-19. Des moments douloureux, angoissants quand tombe la nuit sur notre pavillon de covidés, et que ceux qui souffrent se lâchent dans la protection de leur dignité par l’obscurité. C’est mon témoignage de ce que les malades ont vécu durant leur hospitalisation, les efforts du personnel soignant de nous aider à vaincre le virus, les petits moments de fraternité entre malades, et, surtout, mes avertissements à ceux qui ne prennent aucune mesure barrière et font se répandre la pandémie à Blida.

 

Quel est votre avis sur la situation du livre en Algérie ?
No comment. Ou plutôt si. Quand vous envoyez un manuscrit, vous un illustre inconnu dans ce monde fermé, à deux maisons d’édition qui se targuent de beaucoup de qualités dans le secteur, et que vous n’avez aucune réponse au bout d’une année, c’est que votre manuscrit a été jeté à la  poubelles. Par contre, quand vous envoyez ce même manuscrit, un mois après, à une maison d’édition parisienne, et qu’elle vous contacte 20 jours après et vous annonce que votre projet est accepté, il y a de quoi se poser des questions, n’est-pas ? Deux mois après, en novembre 2019, je suis invité à Paris pour assister à la cérémonie de l’annonce des lauréats, mon livre ayant été nominé pour le prix du Manuscrit francophone. Il y a de quoi se poser des questions, n’est-ce pas ? L’état de l’édition chez nous est à l’image de beaucoup de secteurs qui doivent être pratiquement réanimés.
Pour autant, il y a fort heureusement des éditeurs qui publient de jeunes auteurs, des noms nouveaux et qui leur font confiance, qui font avancer le livre et sa production. L’Etat fait tout pour encourager la production du livre. Je ferme ici la parenthèse, l’antichambre de jeunes auteurs attendant d’être publiés étant déjà pleine à craquer…à moins d’aller vers l’édition à compte d’auteur. Bref, l’édition en Algérie, et en dépit des aides financières de l’Etat, reste un monde bizarre, clos, imperméable aux jeunes et nouveaux auteurs. Tout le monde veut rester près de ses sous et de ses auteurs attitrés.
Propos recueillis par Abdelkrim Tazaroute