M’hand Berkouk, analyste politique spécialiste des questions géopolitiques : «Il faut un système de sécurité régional respectueux de la souveraineté des pays»

L’Algérie est capable de créer une dynamique de coopération sécuritaire dans la région sur le modèle du Comité d’état-major opérationnel conjoint(Cemoc), selon l’analyste politique spécialiste des questions géopolitiques M’hand Berkouk. Il revient dans cet entretien sur le retrait du Mali de la force conjointe, la fin du G5Sahel et la possibilité de créer une stabilité systémique au sein des Etats du Sahel.

L’importance du Sahel pour l’Algérie sur le plan sécuritaire, politique et économique n’est plus à démontrer. Comment peut-elle renforcer son implication dans cette région?
L’Algérie qui a une doctrine constitutionnelle claire et stable refuse toute opération en dehors de ses frontières sauf en cas de maintien de la paix avec un mandat des Nations unies, de la Ligue arabe ou de l’Union africaine. Nous n’avons pas de visée expansionniste et encore moins une volonté de nous immiscer dans les affaires des autres Etats. Notre pays est en position qui lui permet d’être la locomotive pour la constitution d’un système de sécurité régional soucieux du respect de la souveraineté des autres pays et refusant toute ingérence étrangère. Nous sommes aussi capables de créer une dynamique de coopération sécuritaire sur le long terme qui pourrait associer les quatre pays du Centre, à savoir l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger avant d’être élargis à d’autres pays, notamment le Burkina Faso, le Tchad et le Nigeria.
L’Algérie a toujours insisté sur une coopération sahélo-sahélienne. Pourquoi ?
Il est important de créer un système de sécurité collectif qui respecte la souveraineté des Etats et refuse l’ingérence des forces étrangères. Le contexte actuel réclame, en effet, une certaine solidarité sur le plan sécuritaire à travers la concession des capacités et le partage du savoir-faire dans la lutte antiterroriste, contre le crime organisé et l’extrémisme. Il est tout aussi important de créer les conditions structurantes pour une sécurisation des frontières qui demeurent très poreuses. Le modèle du Cemoc, qui a été institutionnalisé en 2010, peut être la plate-forme du lancement d’une nouvelle vision qui donnerait plus de sens à la souveraineté de ces Etats.
Le retrait du Mali du G5S  peut-il constituer un événement précurseur à la renaissance du pays ?
La décision malienne de se retirer du G5 Sahel était attendue depuis que le Mali a décidé de rompre les accords de coopération militaire avec la France signées en 2014. Ce dispositif avait pour objectif  la mutualisation des ressources humaines et des efforts dans la région sous le label de la lutte antiterroriste. Or, il s’agit d’un redéploiement de la présence française dans la région avec pour deuxième objectif de torpiller l’initiative algérienne en matière de construction d’un système de sécurité collectif au Sahel. Le Cemoc a été, faut-il le rappeler, créé en 2009 et lancé2010 pour permettre aux Etats membres de compter sur leurs propres moyens dans la lutte contre les menaces terroristes.  Aujourd’hui, avec la refondation de l’Etat du Mali envisagée par le gouvernement après les assises de transition du mois de septembre 2020, les Maliens semblent déterminés à consolider leur souveraineté, notamment en ce qui concerne leur dépendance structurelle vis-à-vis de la France.
Quelles sont les raisons qui ont poussé ce pays voisin à prendre cette décision et quel est son impact sur la région ?
Son impact serait multiforme, à commencer par créer un effet domino sur les pays membres du groupe du G5S. Il n’est pas exclu de voir d’autres pays emboîter le pas à la démarche malienne, sachant que le G5S n’a pas atteint les objectifs escomptés en matière notamment de prévention contre le phénomène du terrorisme qui s’est multiplié depuis 2014. D’ailleurs, on ne fait plus face aujourd’hui au seul groupe d’Aqmi et de ses alliés. De nouveaux groupes liés à l’Etat islamique au grand Sahara ont vu le jour avec des idées innovantes en matière de terrorisme communautaire. Un modèle qui s’est propagé dans la sous-région du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest pour devenir de plus en plus menaçant pour toute la région.
Quel avenir pour le groupe du G5 Sahel ?
Le G5S arrive à sa fin en dépit des efforts consentis par la France pour donner un nouveau souffle à sa présence dans cette sous-région. Elle a, dans ce sillage, procédé à la baisse de son effectif qui est passé de 5.000 à 3.500militairespour permettre à ses forces de se déployer sur d’autres terrains francophones, à savoir le Niger, la Guinée, le Cameroun, le Benin, le Togo, le Burkina Faso et le Tchad. L’Etat malien a, en somme, poussé le GS5 vers une mort clinique.
Cette décision peut-elle refléter une volonté de changement profond d’un système politique ?
Il faut savoir que le Sahel est une région fragile en matière de construction des Etats d’où ces crises politiques et sécuritaires récurrentes. Et pour mieux comprendre la situation actuelle de ces pays, il faut revenir au système politique instauré au lendemain de leur indépendance, en 1960. La France avait tout fait pour que ces Etats soient gouvernés par des élites produites et formées dans le sillage du colonialisme français. Ce qui a poussé beaucoup d’entre eux à copier le modèle des institutions françaises sans aucun lien avec la logique de la gouvernance territoriale. L’imposition de l’Etat importé n’a pas pu, ainsi, se développer et créer des liens de légitimité entre les gouvernants et les gouvernés. C’est pourquoi l’on assiste de temps à autre à des coups d’Etat et à des rebellions. Ces pays qui souffrent aussi de crises identitaires sont dans l’incapacité de créer des symboles, des valeurs et des normes d’un Etat national. Il n’est donc pas étonnant de voir certains groupes se réfugier dans des identités religieuses ou ethniques. Ces Etats ont besoin, aujourd’hui, de revoir leur fondement en matière de légitimité, de participation politique, de justice et de partage des richesses.
Entretien réalisé par Assia Boucetta