Mohamed Hammidouche, économiste: «Il faut recenser les agriculteurs et leurs produits»

La hausse des prix de plusieurs produits alimentaires enregistrée depuis le début de l’année en cours inquiète les Algériens qui s’interrogent sur cette flambée sans cesse croissante. L’économiste Pr. Mohamed Hammidouche s’en explique.

Entretien réalisé par Walid Souahi

Les produits alimentaires de large consommation ont vu leurs prix augmenter, voire doubler pour certains. Comment expliquez-vous cette nouvelle hausse ?
Il faut noter que la hausse et la baisse des prix fait partie du marché et des activités commerciales, dépendant de facteurs plus ou moins variables. Toutefois, une hausse constante et flagrante des prix, sans baisse, est un signe de dérégulation du marché. Et il faut comprendre, le marché de gros, tant au niveau industriel qu’agricole. Un marché régulé permet une stabilisation des prix chez les détaillants. Pour réguler les marchés de gros, il est nécessaire de gagner la bataille des données. J’entends par là, établir un état des lieux sur les producteurs, les produits, les commerçants et de la disponibilité des marchandises. Il faudra effectuer un recensement des agriculteurs, de ce qu’ils produisent, à titre d’exemple, en adéquation avec les besoins du marché, local ou national. Si nous avons besoin de 20 tonnes d’oignon par an, il est nécessaire de déterminer qui assure la disponibilité de ce produit sur 365 jours. Avec une base d’information s’étalant sur plus de dix années, la programmation et la prospective seraient alors possibles et les prix seraient plafonnés. Il n’y aurait alors pas de spéculation, les intermédiaires seraient connus et leurs marges bien définies par rapport à un programme agricole préétabli. En l’absence de politique claire, il est normal de voir des prix à des marges bénéficiaires dépassant les 500%, au détriment du consommateur.
Comment réussir à stabiliser le marché en l’absence de programmes de production prédéfinis sur le court et moyen terme ?
Il y a une autorité de régulation. Si les marges bénéficiaires sont trop élevées, voire faramineuses, dépassant les 500%, les brigades de commerce se doivent d’intervenir, sanctionner et saisir la marchandise. L’artichaut est vendu chez l’agriculteur entre 6 et 7 dinars le kilogramme. Chez le commerçants, il a atteint actuellement 160 DA. La marge bénéficiaire, même en tenant compte de différents facteurs logistiques, ne devrait pas être aussi élevée. Dans ce cas la fiscalité doit intervenir, imposer des taxes sur les commerçants qui spéculent, si les vendeurs s’entêtent à augmenter leur marge bénéficiaire, il faudra saisir la marchandise. Un arbitrage doit être effectué par les autorités pour remédier au problème. Concernant les produits importés, même son de cloche. Avant 1989, c’est l’Etat qui importait les produits destinés à l’industrie alimentaire, par la suite, il a été étendu au secteur privé. Les prix restent toutefois plafonnés au niveau de la douane, mais les intermédiaires ont la peau dure. Malgré tous les efforts consentis des services de contrôle, ils arrivent à augmenter leur marge bénéficiaire. Là encore, les brigades du ministère du Commerce doivent mettre les bouchées doubles pour limiter cette fraude. Car, quand les prix des produits augmentent sur le marché international, cela est immédiatement répercuté sur nos prix au niveau national, mais quand ils baissent, les importateurs algériens gardent les mêmes tarifications.
Certains imputent la hausse des prix à la dépréciation du dinar. Serait-ce réellement une conséquence directe ?
Dans les conditions économiques actuelles, l’ajustement du taux de change vise essentiellement l’augmentation des recettes de l’Etat à travers une amélioration de la fiscalité pétrolière ainsi que de la fiscalité ordinaire à travers la hausse des taxes douanières appliquées sur les marchandises importées. Cela reste évidemment très insuffisant pour combler le déficit budgétaire et il faudra recourir à d’autres mesures complémentaires de financement, sinon l’effet positif escompté de la dépréciation de la monnaie nationale sur les finances publiques risque de s’estomper. La hausse brusque constatée sur les prix des produits alimentaires a donc pour origine des facteurs objectifs que spéculatifs et ne serait pas essentiellement due à la dépréciation du dinar. S’agissant des fruits et légumes, l’augmentation des prix peut être imputée à plusieurs raisons qui reviennent régulièrement chaque année. Il est question de la concentration de l’offre sur certains produits en provenance de quelques wilayas réputées pour leur niveau de production alors que la consommation touche l’ensemble du territoire. Il est à noter que les circuits de distribution des produits alimentaires subissent régulièrement des distorsions de prix et de quantité que les pouvoirs publics n’arrivent pas en maîtriser le processus. Le fait est que le secteur de la distribution est noyauté par une multitude d’intermédiaires dont une grande partie agit dans l’informel et ne possède même pas un minimum de professionnalisme susceptible de donner à l’activité commerciale une certaine stabilité, rend l’évolution des prix imprévisible et difficilement maîtrisable.
W. S.