Mohand Akli Salhi, enseignant à la faculté de langue et culture amazighs à l’Université Mouloud-Mammeri «Tamazight a besoin de l’accompagnement de toutes les institutions de l’Etat»

Entretien réalisé par Samira B.

Dans cet entretien, Mohand Akli Salhi, enseignant à la faculté de langue et culture amazighs à l’Université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou et auteur de plusieurs publications, aborde la place de l’édition du livre amazigh dans le paysage littéraire, tout en mettant l’accent sur la nécessité de passer de la culture orale vers l’écrit.

Quelle est la place de tamazight dans le paysage littéraire algérien ? 
Le livre amazigh est en train de prendre peu à peu sa place dans le paysage littéraire national. Celui qui dit que nous avons besoin uniquement de chefs-d’œuvre se trompe. Pour arriver à la performance, il faut faire des erreurs, à condition d’accepter la critique constructive. La littérature amazigh attire de plus en plus de lectorat.

Comment se porte l’édition du livre amazigh ?
On peut dire qu’elle se porte bien. L’édition du livre amazigh avance doucement mais sûrement. Il est temps de passer de l’oralité à l’écrit. La littérature amazigh, en particulier le roman, a enregistré des progrès importants.

La transcription de notre culture orale va-t-elle sauver ce patrimoine ? 
Malheureusement, il y a des genres littéraires qu’on ne peut pas sauver, comme le conte. Pour aller de l’avant, il ne faut pas se contenter de la sauvegarde des anciens genres ou de mettre sur le papier la culture orale, mais nous sommes tous appelés à suivre l’évolution de la société et à s’inscrire dans la modernité. Comme dans plusieurs pays du monde, le secteur de l’édition traverse une crise sans précédent.
Celle-ci s’est aggravée durant ces deux dernières années à cause de la crise sanitaire de la Covid-19. Le monde de l’édition n’est plus un problème de langue, mais de culture, puisque même les auteurs arabophones et francophones sont confrontés aux mêmes problèmes que rencontrent les écrivains amazighophones.

Que faut-il faire pour rattraper ce retard et combler ces insuffisances ? 
Avant de vous répondre, je tiens à rappeler que l’institutionnalisation de tamazight est un acquis. La promotion de la culture amazigh ne relève pas uniquement de la responsabilité des écrivains, mais de toute la société.

Les autorités veulent donner une dimension nationale à la langue amazigh. Pour le kabyle, il y a un travail déjà fait et qui est en train de se faire, mais qu’en est-il des autres variantes ? 
C’est vrai, la grande partie des travaux de recherche est faite en kabyle, mais ces derniers temps, nous avons remarqué une certaine dynamique pour les autres variantes. Et nous ne pouvons que nous réjouir de cette nouvelle prise de conscience au niveau des autres régions amazighophones. Il y a de plus en plus de publications très intéressantes et nous nous réjouissons de cette nouvelle démarche.

Selon vous, quel est le rôle de l’Etat dans la protection de la culture amazigh ?
Tamazight a besoin d’un accompagnement de toutes les institutions de l’Etat, chacune dans son domaine de compétence. La promotion de la culture amazigh n’est pas uniquement l’affaire du Haut-Commissariat à l’amazighité ou des universités de Tizi Ouzou et de Bejaïa. Il est temps de créer une nouvelle dynamique pour une meilleure prise en charge de la question amazigh. Cette dynamique doit être suivie par la mise en place de moyens matériels et humains.

Au volet de l’enseignement de tamazight, y a-t-il des avancées ? 
La généralisation de l’enseignement de tamazight doit être accompagnée par des décisions conséquentes bien réfléchies et bien encadrées. L’encadrement et la formation continue des enseignants sont très importants.

Le caractère facultatif de son enseignement est-il une entrave ? 
Il faut d’abord commencer par la révision de la loi d’orientation scolaire de 2008 qui est en déphasage avec la Constitution. Il ne suffit pas d’organiser des rencontres ou des séminaires sans réelle application sur le terrain des recommandations. C’est pour cela que je lance un appel pour l’adoption d’une politique sérieuse de l’enseignement de tamazight.
On a beaucoup écrit, transcrit ou enseigné cette langue, mais sans la volonté politique, on n’ira pas loin. Celle-ci est un élément important pour nous. L’enseignement de tamazight ne doit plus être considéré comme un fardeau pour les élèves et même les parents. Que ce soit pour son enseignement ou pour l’édition, le but sera de promouvoir cette culture.
 S. B.