NADIA AÏT ZAI, JURISTE, AVOCATE ET MAÎTRE ASSISTANTE À LA FACULTÉ DE DROIT D’ALGER : «La maltraitance s’exerce particulièrement dans la sphère familale»

Entretien réalisé par R. Harhoura

L’engagement des associations dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes se traduit par les différentes actions menées sur le terrain. Les militantes jouent, dans ce cadre, un rôle primordial, notamment en ce qui concerne la sensibilisation, la protection et l’autonomisation. Nadia Aït-Zai, avocate et militante des droits de l’homme, sait de quoi il en retourne. Dans cet entretien, elle insiste sur l’importance de la sensibilisation pour lutter contre ce mal sociétal.

Sur quelles bases définit-on les actes de violence à l’égard des femmes ?

Les violences subies par les femmes constituent l’une des violations des droits humains les plus répandues à travers le monde. L’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies a adopté en 1993 la déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes qui définit et répertorie ces formes de violences pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques. Il est question aussi d’actes comme la menace, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou privée.

Ces actes peuvent prendre des formes diverses… 

Effectivement, il s’agit de violences diverses, telles que les coups, d’ordre psychologique, le viol, le viol conjugal, les féminicides, le harcèlement sexuelle, le harcèlement dans la rue, le cyber-harcèlement, le mariage précoce et forcé, la mutilation génitale, le trafic d’êtres humains, l’esclavage et l’exploitation sexuelle. Ces violences constituent la manifestation la plus aiguë de l’inégalité homme-femme. La déclaration des Nations unies les lie explicitement à la domination des hommes et à la subordination des femmes.

Qu’avez-vous, en tant qu’avocate, constaté de plus répandu comme violence sur le terrain ?

Ce sont les violences physiques qui sont les plus courantes.  Celles-ci s’exercent particulièrement dans le milieu familial.

Et quelles en sont les conséquences ?

Elles sont multiples, quand ce n’est pas le décès à la suite de coups ou d’un féminicide volontaire. Ce sont des dommages corporels visibles, occasionnés avec les outils utilisés pour frapper, mutiler, défigurer, et des préjudices psychologiques, tels que la dépression.

Quel rôle échoit dans ce cadre aux militantes des droits des femmes ?

La mission des associations est de protéger ces victimes. Les aider à parler, les écouter, les accompagner pour bénéficier de soins, les démarches extra-judiciaires et judiciaires, leur offrir des conseils, les placer dans un centre d’accueil quand c’est possible.

Et quelle stratégie de lutte adopter ?

La prévention et la sensibilisation sont des moyens efficaces. Si les associations sont à pied d’œuvre avec leurs moyens, cela relève néanmoins plus d’une stratégie de lutte qui échoit aux pouvoirs publics, et plus précisément le ministère de la Solidarité nationale. Il faut dire que cette stratégie date de 2008, mais elle n’est pas totalement suivi. Il est possible de lui donner plus de dynamisme. L’assise légale existe, elle est constitutionnelle, l’article 40 de la loi fondamentale du pays fait état des mécanismes de prise en charge des femmes violentées, l’assistance juridique gratuite qui existe déjà et qui doit être octroyée de droit et les centres d’accueil, hélas peu nombreux.

Quel est l’impact psychologique sur la femme violentée ?

La violence à l’égard des femmes a un impact important sur leur état psychologique, comme la peur, la perte de confiance en soi. Elles se sentent diminuées, abandonnées par la famille, l’entourage et les pouvoirs publics. Elles font face au déni de leur entourage, les forçant à rester dans ce milieu violent pour sauver la face et «l’honneur».

Peut-on en connaître les causes ?

Elles sont multiples. Cela va de la nature de la personne violente, de l’effet des boissons alcoolisées, de son mal être professionnel, de problèmes personnels, de situations mal assumées, mais surtout du code de la famille pour avoir construit une famille non pas sur l’égalité des rapports entre époux mais sur une hiérarchisation des sexes, une subordination de la femme au père, une soumission au frère et au mari. Certes, il y a eu des modifications du code en question, mais les mentalités ont été forgées par ces comportements traditionnels.

Comment résister à la violence ?

La dénoncer dès la première agression ou les propos offensants.

La société algérienne fait face à une recrudescence des féminicides.  Comment expliquez-vous cela ?

Cette année, 36 femmes ont tuées. Victimes du conjoint, de l’ex-conjoint, du fiancé ou d’un proche sans qu’il y ait de réaction officielle, ce qui est inquiétant. Cela devient un phénomène qui doit être pris en charge, étudié et criminalisé. Nous ne pouvons pas banaliser ces féminicides. Cela devient urgent. D’autres pays l’ont fait, nous devons le faire. Nous l’avons fait pour les enlèvements d’enfants, nous pouvons le faire pour les féminicides, les criminaliser, tout en dégageant les éléments de leur constitution. Les définir comme le meurtre de la femme par un conjoint, un ex-conjoint, un proche, un ami, en définir les éléments de sa constitution.

Qu’en est-il de la législation relative à lutte contre la violence ?

Bien que la Constitution y consacre tout un article obligeant l’Etat à protéger les femmes, bien que le code pénal ait criminalisé les types de violence cités précédemment, il reste à mettre en place les mécanismes de protection réfléchis et effectifs.

R. H.