Notes de voyage : Alger, fond de cours  

 Lundi gras. Chaque pont suffit à sa peine, celui de l’Aïd semble interminable. Bain de soleil pour de rares mouettes sur le dôme pointu du Sacré-Cœur et balcons encore clos, les Algérois peinent à remettre leur horloge biologique au bon endroit. Personne à la plonge des seuls cafés ouverts et la fournée de baguettes sort au ralenti. Fatigue générale, les nuits courtes ne sont pas aussi réparatrices que l’ère post-jeûne l’exige. Mais il se passe toujours quelque chose dans les villes qui dorment et qui ont peur des aurores. Le corps las, Alger by day s’étire au fond de quelques cours où il est encore permis de parler de culture et d’art. D’une main molle, la fatigue ne nous a pas non plus épargnés, nous tapons à des portes qui cachent la passion et le sourire des faiseurs d’images et de sculptures.

Les surprises viennent où on les attend le moins. Au marché Meissonier, Mesdames, où vous avez usé vos talons et où vous avez brûlé vos doigts en voulant caresser de trop près la pomme de terre venue d’El Oued. Une poignée de commerçants se tiennent derrière leurs étals, la tête dans le chou. Retour à la normale, la baisse des prix n’est plus une utopie. On tente une réconciliation avec le client, furieux durant le mois de la grande saignée. L’abordable prend tout son sens sauf pour le poisson qui vous rit au nez. La sardine s’est laissée pousser des moustaches, s’amusent à le souffler nos vieilles Algéroises. Tempête, mer agitée ou calme, n’ont pas changé grand-chose. Il est devenu péché de descendre en dessous de la barre des 1000 DA. Nous sortons par la grande porte du marché couvert où la plupart des carrés le sont. Nul n’est pressé de débâcher, la régulation post-Ramadhan se fera selon les pas lents du gros. Les cris des vendeurs à la sauvette, qui s’entendaient tout en bas, aux abords de la place Audin, se sont tus. La piétonnière reprend l’allure d’une allée marchande toute ordinaire. Le sourire semble avoir déserté à jamais les visages de plombiers à domicile qui préféreraient vendre les tuyaux de cuivre au kilo que venir en colmater les fuites. Tout s’éveille, tout s’ébranle, comme si la grasse matinée vient d’être interrompue d’un unique et énorme coup de klaxon. Lundi sec, sorti de nulle part. A moins que ce sont les rames du train banlieue ou celles du métro qui laissent croire à un envahissement brusque de la ville. Les paniers de pain réapparaissent au bord du trottoir puant la coulée noirâtre d’égout. On se goinfre dans les sandwicheries et on oublie d’étancher sa soif dans le café Auber voisin. Tant de milliers d’hectolitres de café et de thé servis durant les longues nuits du Ramadhan. Chez le Régal et autres pâtisseries de moindre renommée, le Kelb Elouz est banni jusqu’au prochain croissant lunaire, printemps 2023. Parce que l’éternel et soi-disant bras de fer entre le ministère de la Culture et les APC est en perpétuelle prolongation que les vigiles de la salle Afrique risquent de partir à la retraite sans avoir mis un chahuteur de séance à la porte. Quelconque rétrospective du cinéma africain doit attendre une heure de projection qui ne viendra pas. Du moins pas dans un avenir proche, il y a tellement longtemps que les salles de cinéma ont été retapées à neuf qu’il faut envisager un autre lifting avant leur hypothétique réouverture. Demeurant aussi obscures que l’ancestral litige opposant les deux parties d’un même bord.
Et la Lumière fut
Toutes proches de ces ténèbres, les lumières de l’association de cinéma qui a pris mille rides depuis sa création. Aussi silencieuse qu’un film muet, elle a décidé de parler d’elle durant le dernier mois sacré. Par le biais de soirées dédiées au châabi. Non, non, pas à l’écran mais par la présence, en chair et en cordes, d’orchestres vivants. Avant qu’un hommage soit rendu à la regrettée Yamina Chouikh, cheffe monteuse et réalisatrice du film Rachida. A présent que les orchestres ont fini par ranger leur matériel et ont fini par emporter leur sono, les lumières se posent de nouveau sur les portraits par dizaines que comptent les murs en pierres échaudés. Des cinéastes morts, des comédiens disparus, des techniciens qui ont perdu l’âme qui nous suivent de leur œil figé mais tellement lucide. Comme celui des anciennes caméras, exposées aux quatre coins de la grande salle. Encore des photos mais, cette fois-ci, imprimées sur des panneaux amovibles. Une exposition en fin de cycle. Vous avez tout faux, ici on ne célèbre pas que les morts. Les vivants sont autant appréciés. Des jeunes qui veulent fabriquer de la lumière. L’équipe du film 136 mètres, du jeune réalisateur Chakib Taleb Bendiab, est en conclave. Les préparatifs vont bon train sous la direction d’Amine Kabbes, le 1er assistant réalisateur qui n’oublie jamais son sourire au vestiaire. Nous le titillons, justement, sur le mauvais rendu du Mouloudia d’Alger, son club fétiche. Pas grand-chose à justifier, les résultats sont là pour témoigner d’un vacillement continu. Nous nous séparons pour permettre aux conclavistes de se concentrer de nouveau. Ils sont à 136 mètres du début de tournage et les secondes deviennent précieuses. Aussi pour les comédiens cloîtrés, tout au fond d’un couloir, dans la petite salle de projection qui elle, par contre, mérite une sérieuse remise en état. Nous tairons les noms des acteurs mais Taleb Bendiab, qui va signer son premier long-métrage, a choisi parmi les meilleur(es). Nous nous excusons d’avoir interrompu cette séance de lecture, les plus belles visites de courtoisie sont les plus courtes. Nous quittons les lumières, ses morts et ses vivants avant un changement d’ambiance garanti. On dirait un jour de fin de semaine si ce n’est le calendrier pour nous rappeler que nous sommes bien le lundi et que le 1er mai date bien de la semaine dernière. La foule est dense et compacte sur la rue Didouche Mourad.
L’art se cache non pas pour mourir mais pour mieux vivre
C’est en pénétrant dans un autre fond de cour que nous réussissons à échapper à sa danse étourdissante. Nous sommes bien au 38 où il faut savoir où mettre les pieds. Au moindre faux pas, les briques en verre risquent de s’affaisser et c’est la chute mortelle chez le voisin garagiste endessous. D’un pas feutré, nous entrons dans les ateliers sauvages, un espace dédié à la libre expression artistique. Les comédiens de 136 mètres auraient bien pu élire résidence de lecture de leur scénario mais c’est une autre artiste, plasticienne, qui vient nous accueillir avec le sourire d’une enfant qui aime sa ville. Amina Menia, une beaux-ariste de formation, aux doigts d’architecte de l’EPAU d’Alger. Dans ce lieu sombre, derrière lequel un tunnel secret serait construit, des œuvres aussi étonnantes les unes que les autres. Bien évidemment, le travail de Menia, épouse du journaliste et écrivain Mustapha Benfodil, l’enfant prolifique de Boufarik, consiste à mélanger les genres, les supports et les techniques. Une archive filmée, particulière et intime pour dire tout son attachement à sa ville natale. Un peu plus loin, des photographies du monument aux morts, sis à la Grande-Poste, qu’un ancien ministre avait chargé Issiakhem de couvrir le temps des festivités du Panaf. Depuis, le monument demeure un bloc de béton et seule la plaque commémorative, gravée de quelques noms, a échappé au bétonnage qui dure provisoirement à nos jours. Le corps agile et l’âme légère, Amina Menia est fière de toutes ses œuvres mais ce colossal fragment de montagne, elle le caresse tendrement de ses doigts en nous avouant qu’il ne devrait pas être là. Mais sur les traces de l’Émir Abdelkader, quelque part sur le bord de la cité phocéenne. Tant pis et tant mieux, le public d’Alger autoportrait(s) a aussi le droit de visiter Miliana, son histoire, celle d’hier et une autre beaucoup plus récente. Des voix s’élèvent derrière un paravent et nous rappellent que nous ne sommes pas seuls dans cet endroit si austère. Nous reconnaissons, la voix unique de notre collègue de canal Algérie, Yazid Toumert. Avant de croiser la fille des Benfodil, les yeux rivés sur l’écran de son portable. Elle est un peu comme nous, il lui arrive de s’ennuyer un peu en classe. Rêve-t-elle déjà de mots que son père sait si bien en faire usage ou de coupe géologique que sa mère a su tailler dans l’arrière-pays, dans sa mémoire de pierre et de feu ? Ses désirs seront les siens et nous aimerions les voir grandir comme le colosse de Miliana. Un autre, celui du verbe, vient nous saluer et nous souhaiter une bonne rentrée à travers la rue en foule dont nous n’entendons ni les cris de détresse ni les illusions perdues ou l’espoir à nourrir. Droite dans son tailleur gris, regardant le monde derrière ses lunettes de soleil, Wassila Tamzali sort de derrière l’une des poutres des ateliers sauvages. Une stricte économie des mots comme si elle les garde pour une prochaine conférence où il serait question de droits des femmes en particulier et celle des humains en particulier. Nous nous excusons auprès d’Amina Menia pour notre passage furtif qu’elle accepte avec le sourire des grands hôtes. Nous quittons le fond de la cour comme nous sommes entrés, sur la pointe des pieds. A la sortie, une jeune gardienne qui fait tournoyer sa chaise de bureau. Nous vous avons prévenu au début de cet écrit, le fond des cours nous cache bien des surprises et autant de secrets. Aussi des rencontres flamboyantes où l’art se cache pour mieux vivre…discrètement.
Anis Djaad