Notes de voyage : Alger, la nuit du martyr

Même les mouettes rieuses retiennent leurs pleurs à l’heure où le muezzin bombarde, sans le canon, la rupture du jeûne. Juste le bruit des casseroles pour rappeler qu’Alger est bel et bien habitée par quelque 4,4 millions d’âmes, dévorant des yeux des repas copieux et ceux qui le sont beaucoup moins. Riche ou pauvre, les coups de cuillère en inox sont partout les mêmes. Après presque un mois, la routine commence à peser autour de la table de moins en moins garnie. On déboule, souvent dans le noir, dans les escaliers d’immeubles pour atterrir autour d’une autre table. Celle du café du coin que l’on fréquente à longueur d’année. Au final, un jeu de tables qui n’en finit pas.

Les moutons ne traversent plus vers les quais du port. Depuis, les bergers ont rejoint les montagnes et les camionneurs attendent de passer les grilles pour y déposer des conteneurs aussi vides que leurs panses. Une file qui s’allonge, derrière, jusqu’à la promenade des Sablettes, désertée par les joggeurs et les amoureux des bancs publics. Il est trop tôt pour en débusquer à l’œil nu. Les gardiens de la grande roue digèrent au bord de la majestueuse baie d’Alger, balisée par le minaret de la Grande Mosquée de la ville. Les fidèles ne sont toujours pas autorisés à venir fouler le kilométrique tapis iranien. Lumineux, scintillant, l’arc-en-ciel de la grande roue, pas encore libre, est déjà un souvenir. Sous le pont du Caroubier voisin, le rouge et vert de Sensal nous guide jusqu’à la gare routière. Les taxis sont partis et ne reviendront pas avant le 1er mai, les deux jours de l’Aïd, chômés et payés et pas avant le pont toléré, couvert par la main indélicate de collègues devant la pointeuse. La cohue indescriptible de la veille s’est effacée et les étudiants, qui ont été retenus faute de moyens de locomotion et de la fermeture irréfléchie des cités U, ont pu repartir chez eux.
En payant le prix fort. Certains chauffeurs leur réclamant 2.500 DA par place, soit la moitié de leur bourse et quelques poussières. La solidarité au temps des scélérats. Le trafic routier reprend mais plutôt vers Bachdjerah où la brochette de viande, hors Ramadhan, est proposée mensongèrement à 20 DA. Nous débarquons dans l’un des plus populaires quartiers à l’Est, à l’heure où les déchets de la journée servent de décor à la soirée marchande. Saignés tout au long d’un mois où la piété se confond avec le sans pitié, Ils ne vont pas tarder à débarquer de Kouba, de Hammadi, d’El Harrach, de Baraki…pour habiller leurs enfants au prétendu plus bas prix. Aux abords du bazar Hamza, un autre bazar s’installe dans le désordre. Quitte à piétiner les pieds comme les cartons, sabat El Aïd doit être chaussé à sa juste pointure. Même ambiance au pied du bazar dit Chaoui, cacophonique jusque sous les étals que des jeunes tentent d’équilibrer sur des cageots de fortune. Samedi soir, recette obligatoire ! Sur le fronton des magasins, les crocodiles de chez Lacoste semblent avoir encore faim. Attendons que les alentours fassent le plein pour un festin dévorateur. Nous choisissons de dévorer du bitume en passant sous le tunnel d’Oued Ouchayah avant de prendre position non loin de l’arc de triomphe des Sablettes. Notre ami, chauffeur chez Yassir et dont les origines sont à chercher du côté de Sidi Aïssa plus que du côté d’Azeffoun, cherche des yeux de jeunes clientes qui semblent avoir tranché pour l’emplette que pour le bol de chorba. Détrompez-vous, il connaît mieux les rues d’Alger que les trous dans ses poches. Le Champs de manœuvres et ses «Groupes», à peine encore habitables, peine à sortir du bloc post-rupture du jeûne.
L’Aïd au bercail
Tout tourne au ralenti et la levée de rideaux, sous les arcades, se fait d’une main molle, l’autre tenant précieusement le gobelet de café qui désormais accompagne l’Algérois, en particulier, et l’Algérien, en général, dans toutes ses sorties, dans toutes ses entrées, dans ses montées et dans ses descentes. Les porteurs de gobelets sont partout dans un Belcourt plutôt calme et où le rouge et blanc est partout, celui des murs comme celui des brochettes empilées dans les comptoirs frigo des légendaires rôtisseurs jijéliens. Il semble que beaucoup d’entre eux sont partis fêter l’Aïd dans leur contrée natale, contrairement au grouillant Bab El Oued que nous avons traversé en long et en large au tout début de ce sacré moi, au sens propre et défiguré du terme. Il n’y a pas que le départ des résidents, en quartier d’accueil, qui nous donne cette impression de vide et de calme précaire.
Même Madame Ferrat se sentirait nue devant le cinéma Le Mondial qui n’est plus qu’un terrain vague aux herbes hautes. Entre deux immeubles, un immeuble qui a disparu derrière la palissade d’un futur chantier à déterminer. Ici, on détruit, en silence, ce qui menace de tomber en ruines. Et ainsi, on éviterait la vague d’indignation qui a déferlé sur l’avenue Tripoli, à Hussein Dey, après la démolition bruyante de la minoterie de Narbonne. On n’arrêtera pas les bulldozers, le projet de modernisation de la façade maritime des Sablettes ne date pas d’hier et s’achèvera même à petits coups de burin. Ce qui paraît plus certain, le mur blanc du cimetière de Sidi M’hamed se tient toujours debout, moins droit par endroits. Où des jeunes du quartier, fervents supporters du Chabab, vendent des maillots à l’effigie du club anglais de Liverpool. Les diables rouges auxquels on s’identifie ici, en terre belouizdadie.
Les projecteurs de l’Anfield local sont éteints et la pelouse sur laquelle le CRB a gagné ses deux derniers titres à la force des jambes et du mental, — les langues pendues disent par la grâce de la pandémie virale —, n’est que carré obscur. Plus éclairée et un peu plus animée, la montée de Laâqiba qui s’accroche à l’épave au milieu d’une mer de destructions en cours et à venir. Les lumières violettes et fluorescentes sont à chercher ailleurs, surplombant la fontaine à sec du ruisseau où les singes ne font plus la grimace. Plus haut, des toiles de maîtres demeurent silencieuses comme les tombes voisines au-dessus desquelles seule la brise fait frémir les feuilles de figuiers. Au rouge au blanc, le noir et blanc du voisin et ennemi intime, l’OMR qui ne compte plus ses paliers d’éternel relégable. Sacrifié sur l’autel des abattoirs qui ont fermé et que plus jamais la naissance de la maison de l’artiste n’a été prononcée sur ses terres sur lesquelles passe le tramway et sous lesquelles passe le métro d’Alger. Détour nostalgique par Oued Kniss où la lumière manque à faire luire les vieux meubles exposés sur le trottoir. Le carrefour du ruisseau ne retient plus les plus nostalgiques, il ne fait que les réguler avant de les disperser. Aussi, vers le ravin de la femme sauvage que nous grimpons avec une pensée amicale aux agenciers de l’APS qui continuent de pondre des dépêches avant leur batonnage par leurs collègues de la presse écrite nationale. Plus possible d’éviter le monument du Martyr, il est partout dans notre champ de vision. Et dans nos cœurs, au vu du combat qu’il symbolise. Ne cherchez pas une place de parking plus haut, en dehors de celui du niveau 1.
L’accès est barricadé et nous comprenons vite le pourquoi de cette stricte interdiction. Le monument, le centre commercial et d’affaires, et non pas le mastodonte en béton, ressemble plus à un mouroir où une poignée de visiteurs viennent se recueillir devant des devantures closes. On entendrait un escargot ramper sur le marbre tellement le lieu est désert. Que s’est-il passé pour que le lieu le plus fréquenté d’Alger soit abandonné à son triste sort ? Evidemment que d’autres lieux de loisirs ont vu le jour un peu partout, mais cela ne convainc pas les vieux habitués que nous sommes. Une désertion de cette ampleur a ses causes et à ses effets. Même les habitants d’El Mahssoul et d’EsSaâda, qui ont grandi et qui ont gagné leur croûte derrière ces murs en béton armé, ne semblent pas si étonnées par cet éloignement massif des visiteurs les plus aguerris.
Le monument, c’était avant
La file d’attente devant la salle le Cosmos ou Zinet, la glace vanillée à table, avec ou sans parasol, les clips tournés sur l’esplanade ou sur la terrasse…, le monument est livré, à présent, aux morts ou aux vivants qui ont fini par lui tourner les semelles. Nous courons presque, désespérés, entre la salle Ibn Zeydoun dont les projections commerciales reprendront en mai. Du Batman, s’accrochant aux façades des buildings new-yorkais, à 800DA la place. Et la librairie dont le gérant, assis au milieu de ses cent ans de solitude, est le seul lecteur sur tablette. On ne monte plus au monument, perché en haut de la Baie, on dépérit. Le seul divertissement encore possible, des voiturettes auto-tamponneuses pour des enfants de moins de dix ans. On aborde ceux qui ont usé leur jeunesse pour tenter de comprendre cet abandon général où l’on se sent martyrisés parmi les martyrs. La politique de tout louer aux tenants de bureaux d’affaires a été un fiasco de bout en bout. Les visiteurs, en quête de loisirs, ont fait vite de déguerpir. Les stores ont été tirés vers le bas, cédant devant des ébats plus intimes. Les restaurants où l’on évitait de mettre les coudes sur la table se sont vus attribués l’attrait de cabarets, histoire de contrer la montée violente et assassine de l’islamisme radical. Le rayonnant Riad El Feth ne sait plus, depuis, s’offrir les belles ouvertures d’esprit et de corps d’antan. Ce qui était considéré comme le modèle unique de liberté durant l’ère socialiste est devenu, aujourd’hui, celui de la réclusion culturelle, capitaliste soit-elle. Du marbre froid pour une gigantesque tombe à étages. Nous en sortons par où nous sommes entrés, par la voie de parking où les places sont presque toutes disponibles.
Le monument ne se relèvera pas si les grandes marques de renommée mondiale ne viendront pas investir à tous les étages. La sienne, lui, il l’a bâtie au Clos Salembier, l’autre quartier mythique des hauteurs d’El Mahroussa. Alger, la bien gardée. A la seule évocation du Kelb Elouz, c’est son nom qui nous traverse l’esprit et nous chatouille exquisément les narines. Les Serrir dont l’ancienne maison familiale n’est plus loin de la nouvelle demeure. Entre les deux, la mémoire d’Abd El Jalil Dahmoune, l’ancienne étoile du Mouloudia d’Alger brillera toujours sur les murs et loin, dans le ciel de la cité.
Anis Djaad