Notes de voyage : Alger, les canons de l’oubli 

Comme une odeur de poudre dans le ciel bleu d’Alger. La nuit de victoire contre le Qatar a été si longue, à la croire éternelle. Quand on mène bataille, on songe à gagner la guerre. On claironne dans les vuvuzelas l’ordre de marche vers le front où les Aigles de Tunis se tiennent prêts. Les Algérois le sont aussi, mais gardent encore un silence pesant en ce matin de match. Ils vont compter les heures, les minutes et les secondes jusqu’au coup de sifflet de début de partie.

Ce samedi n’a rien d’ordinaire. On ne compte plus les flots de voyageurs à la sortie de la gare d’Agha. La banlieue se déplace en masse et se déploie silencieusement dans Alger, encore engourdie. Les pantouflards, en tongs, se traînent devant les entrées des immeubles. Dans six heures, tout le pays a rendez-vous avec l’histoire. La tête encore dans le ciel bleu d’Alger, on se garde de pronostiquer entre deux gorgées d’un café goudron. Le silence se coupe en deux, cette voix méconnaissable parmi mille secoue et réveille. Le comédien Hichem Mesbah débarque, avec son habituel enthousiasme, à déplacer l’hôtel des impôts de la place Maurétania. Nous, nous avons un autre rendez-vous avec l’histoire. Celle des oubliées que l’on déterre au Bastion 23 comme pour leur consacrer la victoire d’après-match. Le taxi file sur le boulevard Che et en contremaître de chantier naval, le chauffeur nous apprend, tout en détail, le désossement du navire de marchandises qui n’a que trop encombré le quai du port. Il ne s’avère pas qu’expert en la découpe de l’acier, la tactique sur le terrain compte aussi parmi ses connaissances. Il est temps d’en prendre congé, devant les derniers écrivains publics, chômant derrière leurs machines à écrire réduites au silence. Ils sont encore trois ou quatre à résister au temps, à l’usure et à la technologie qui a tout charrié, nos âmes avec. Hichem, lui, lorgne vers les chevaux laqués de blanc, les têtes an dehors de l’eau du bassin. Ils semblent se sentir bien et qu’ils y restent. Contrairement aux femmes oubliées de l’histoire, qui vont habiter le Palais des Raïs durant un mois, avant d’être forcées de retourner à l’oubli.
Ces femmes de l’histoire
Si nous sommes ici en compagnie de l’enfant terrible de Soustara, fervent supporter du CRB, c’est pour elles et rien que pour elles. Nous vous dirons tout après un café sur la terrasse en contrebas de l’hôtel Kettani. L’appel de la mer est plus fort que tout, et Hichem Mesbah veut s’en approcher le plus comme pour juguler son sort de banlieusard, la cité Sorecal quand il redevient Algérois et celle du Kremlin-Bicêtre quand il repartira en immigré dans son pays d’accueil. A présent, que le bleu du ciel et celui de la mer ne font qu’un, on sirote un café. L’exil, c’est un peu comme la mort, on finit par t’oublier. Semblable à ce canon qui jonche le sol. Ce sentiment d’oubli à son égard serre-t-il la gorge de l’un des créateurs des folies berbères au point qu’il garde un long silence ? On ne s’amuse pas à briser ce qui ressemble à un moment de recueillement où tout ou presque défile. Des regrets, des remords et des souvenirs qu’on ira plus tard chercher ailleurs dans les dédales de notre ville natale. Maintenant, allons-y voir à quoi ressemblent ces déesses qui n’ont pas eu la reconnaissance qu’elles méritent. Sinon, la patronne de Babzman, qui n’est autre que la sœur cadette du réalisateur de sultan Achour, ne se sentirait pas investie par la mission de rendre ces femmes visibles. Ne serait-ce qu’un mois, histoire de bien les saluer là où elles sont. Le patio est plein, des connus et des moins connus, des micros et des caméras à l’assaut des têtes d’affiche. Son tabouret pliable à bout de bras, Louisette Ighilahriz est de toutes les luttes et aujourd’hui, c’est celle contre l’oubli qu’elle mène. Se sent-elle plus chanceuse que ses camarades du front qui n’ont eu pour médaille que la méconnaissance de leur propre existence ? Nous ne citerons pas de noms, histoire de vous inciter à aller découvrir ces femmes de lutte et de combat contre le colonialisme et le terrorisme et leur barbarie féconde. Leurs portraits dressés dans les chambres du Palais suffisent à eux seuls à vous chuchoter à l’oreille leur beauté et leur sacrifice. Des visages d’actrices, sortis d’une vieille revue de cinéma. Hichem Mesbah les scrute de trop près comme pour les caresser. Mais quand on campe le rôle de Lotfi dans l’immeuble Yacoubian d’El hadj Lakhdar, on laisse au vestiaire l’anonymat d’un visiteur lambda. Des selfies et des photos après retrait systématique de ce fichu masque qui nous colle à la peau. Même rituel et même sourire de comédien dans chaque pièce que nous visitons. La dernière est bien particulière. Sûrement à cause de peintures signées de la main de fillettes à peine pubères. L’art pour tuer l’oubli infligé à leurs aînées. N’étaient leurs photos et leurs âges affichés, on attribuerait ces œuvres à de grandes maîtresses de la peinture contemporaine. Chapeau bas les filles. Nous traversons une dernière fois le patio du Palais où une faute majeure vient d’être corrigée. Elles apprécieront dans leur ciel étoilé.
Les relents du patrimoine
Nous sortons des portes de l’histoire et nous entrons, accompagnés de Hichem Mesbah, dans celles de la réalité d’avant-match. Les Algérois, à présent, sont bien réveillés et le font savoir du côté de Zouj Ayoun (les deux fontaines). Une marée humaine, à la large composante féminine, a investi trottoirs et chaussée. Un marché d’habillement à ciel ouvert au point de chercher la porte de la mosquée Ali-Betchine. Tout se vend, du slip kangourou à la robe de mariée. Pas de quoi détourner notre regard d’une Casbah qui meurt sur pied. Et même le bureau de la fondation Casbah semble avoir changé d’adresse. Que Babaci repose en paix, le patrimoine est en train de le rejoindre à sa dernière demeure. La montée vers la mosquée Ketchaoua est juste inaccessible, les produits dérivés de la maison des Fennecs se vendent à la criée. Du maillot contrefait au véritable fanion de l’Etat palestinien toujours sous occupation israélienne. Et ce ne sont pas les Algérois et les Algériens qui vont l’oublier. D’ailleurs, si victoire il y a contre la Tunisie, la Coupe arabe leur sera dédiée. Nous parvenons à nous extirper de cette cohue et nous jouons des coudes sous les arcades de Bab Azzoun où jour de fête n’a jamais aussi bien porté son nom. Au pied du Théâtre national d’Alger dont les portes sont sinistrement closes, un vendeur de fanions s’est même offert le luxe. Un micro en or pour appâter des passants qui ont la tête ailleurs, la pelouse du lointain stade de Qatar où les turbans sont tombés par centaines. La bâtisse du TNA ne rappelle pas au Lotfi national que de bons souvenirs. Il tend le bras vers la sortie des artistes. C’est à cet endroit précis que l’immense Azzedine Medjoubi tombait sous les balles assassines des fous d’Allah. Il se rendait à l’agence CPA voisine. Meurtrières, certes, mais belles étaient ces années de lutte contre l’oubli de la culture. Elles regorgeaient de talents de femmes exceptionnelles. Histoire de détendre l’atmosphère, Hichem Mesbah, qui ne crache pas dans la soupe, n’oublie pas d’aller saluer les vendeurs d’une sandwicherie mitoyenne au mythique Tantonville. Tiens, tiens, de la merguez mozabite. La meilleure sur la place d’Alger et pas la peine de contrarier le palais du gourmand Mesbah. S’il a voulu revenir à l’intérieur de ce réduit enfumé, c’est aussi pour se rappeler des souvenirs de jeunesse et quand il était inséparable de son défunt ami, le comédien Karim Zenassni. Fauchés comme les blés, ils mangeaient à leur faim et se glissaient en douce, sans jamais payer. Hichem en rit encore. Quant à Karim, il est parti trop jeune pour partager aujourd’hui ses joies et ses peines. Et des souvenirs par dizaines. Celui de l’ancien Institut culturel américain.
Il était une fois…
C’est derrière ces murs que Mustapha Kateb faisait grandir sa compagnie, que cheb Djalti chauffait sa voix et que les folies berbères commençaient à mûrir. Un dernier arrêt et pas devant n’importe quelle façade. Celle qui abrite les quotidiens El Moujahid et Horizons, Algérie Actualités n’étant plus de ce monde depuis belle lurette. Hichem Mesbah y était presque chez lui. Il entend encore résonner dans sa tête les voix des journalistes, hommes et femmes, qui s’égosillaient dans l’allée en arcade. Il reconnaît même certains immortalisés sur les murs de l’escalier qui conduit aux étages. Au quatrième, il est attendu pour une interview contre l’oubli des artistes. Nous l’attendrons sur le balcon dont la vue ouvre étroitement sur le quai où le navire en souffrance est en train de se faire dévorer par les flammes des chalumeaux. Partout, dans la ville, s’entendent les trépidantes vuvuzelas. Comme nous et contre l’oubli des faiseurs de l’histoire, ils rappellent qu’à 16h précises aura lieu la finale de la Coupe arabe des nations. A chaque coin de rue et à bord de chaque taxi, on se retient plus, on pronostique et on parie sur une victoire écrasante de l’Algérie, déjà championne d’Afrique. Les jeunes, descendus des hauteurs d’Alger ou débarqués des banlieues voisines, envahissent la Grande-Poste. La nuit s’annonce longue et enfiévrée faisant taire à jamais les canons de l’oubli.
Anis Djaâd