Notes de voyage : Alger sans Casanova

Un soleil éclatant s’écrase sur les terrasses d’Alger. Jamais la circulation automobile n’a été aussi fluide autour de l’horloge de Maurice-Audin. Quelques retraités s’ennuient plus que d’habitude malgré une effective augmentation des pensions, actée par le gouvernement. La révision du point indiciaire des salaires n’est pas pour faire des heureux partout. Grasse matinée décrétée par les fonctionnaires en ce premier samedi de Ramadhan, leur grille, à eux, demeure en suspens. On ralentit ce qui l’était déjà. Le commandant de bord du navire à la coque rouge, le Danielle Casanova, n’a pas fait mieux tout en étant bien réveillé.

Malgré les cris d’alerte sur le quai, il percute la poupe du petit navire de Naftal. Plus de buzz sur les réseaux sociaux que de curieux sur le boulevard Zighoud-Youcef. Un impact mineur qui ne mériterait pas la mobilisation de communicateurs mais celle d’assureurs maritimes chevronnés. Après neuf heures, le Casanova, battant pavillon français, a repris le large vers la cité phocéenne et le calme est revenu à la gare maritime d’Alger. Nous cherchons du regard le petit navire de Naftal qui n’est plus en position d’accostage. Ni le bateau panaméen qui, lui, est passé par le désossage en profondeur. A terre, le calme règne aussi. La Grande Mosquée, devenue trop petite devant celle d’El Mohammadia, porte un nouveau burnous tout immaculé de blanc. Flagrant contraste avec les immeubles de la place des Martyrs. Et que dire de ceux de La Casbah qui montent et finissent, tout en haut, en ruines. Alger se débarbouille et ose sortir lever les yeux vers un ciel dénué de moutons blancs. A Bab El Oud, les femmes ne semblent avoir profité pleinement de leur nuit de sommeil. De la table du shour à l’entrée d’une épicerie aveuglée par la muraille du lycée Frantz-Fanon. Elles font la queue, la tête dans un bidon d’huile ou un sachet de lait. Aucune heure d’arrivage précise, l’attente peut durer jusqu’à leur retour en cuisine pour le huitième ftour consécutif. Comme si la pénibilité du jeûne ne suffisait pas à elle seule. Elles méritent beaucoup mieux et pourquoi pas une soirée chaâbi à la salle Atlas, toute proche. Celle de ce soir sera animée par Kamel Bourdib et Abderezak Guenif. Surprise à notre arrivée à l’entrée du vieux Majestic. A l’affiche, deux autres chanteurs sont programmés, Sid Ali Lekam et Nassim Bour ! Une faille dans la communication de l’Office national de la culture et de l’information même s’il est que tous les interprètes du chant populaire algérois tiennent un mendole. Le poète de la chanson kabyle, Lounis Aït Menguelet, en possède un aussi mais son concert n’est prévu que le 16 du mois. Atterrissage forcé des avions manège sur l’esplanade d’El Kettani. Le prochain décollage est prévu après la prière de taraouih. Seules les voiturettes télécommandées sont mises en service à 100DA le tour. Trop petites pour les couples inconventionnels qui épousent dangereusement le beau rivage de Rmila. Ils ne sont pas à l’abri d’un lancer de marteau ou d’un disque plateau butée du haut du parking, devenu atelier de mécanique pour des mains graissées et oisives.
Chorba, bonite, R’mila et USMA…
Il semble que la culture du chapiteau blanc a pris le dessus sur la kheïma bédouine. Ici, ils servent de jour comme de soir. D’abord pour servir un repas chaud aux démunis et aux gens du voyage, avec, paraît-il, une aile VIP. Egalement, pour la vente, à bas prix, de produits liquides sucrés et de produits solides salés. Tous estampillés made in bladi. L’importation n’étant plus qu’un vieux souvenir…spécifique. Toutes les marques nationales, ou presque, sont présentes, cachant du coup le store de l’USMA, le cercle des vieux supporters disparus. A noter que tout le long de Rmila, en chantier interminable, l’absence des pêcheurs est flagrante. Une question, là aussi, de point indiciaire, faiblement calculé, ou de rareté de la bonite. On n’en saura pas davantage, l’appel de la hauteur nous démange sous le pied. Nous ne saurons pas plus, non plus, sur le visage blême du jeune receveur qui annonce à son collègue chauffeur la plus mauvaise nouvelle journée de son existence. Toutefois, nous devinons que les Rouge et Noir sont en train de se faire becqueter par les Canaris de Kabylie. En attendant l’issue de ce match et le score, vital pour la survie nutritive de notre receveur, la montée vers Notre-Dame-d’Afrique est plus fluide que sur le plat, en contre-bas. Nous n’attendons pas à croiser des visiteurs par dizaines au pied de la dame de blocs et de croix. Une belle poignée rôde autour de la basilique, les portes closes, bien gardée par des éléments de la Police nationale. Des Algériens et des Africains et nul besoin de voir un Gassama derrière chacun d’eux. Il seul est responsable, dos tourné à la VAR. Les voix de la chorale Naghem, qui a tenu dernièrement son récital sous les vitraux de la basilique, nous parviennent encore et rendent plus divine encore la vue sur la baie d’Alger. Ça grouille et ça crie sur la pelouse du stade Bologhine, à faire réveiller les morts du cimetière chrétien. Une passerelle sépare ce lieu saint de l’ambassade du Vatican. Aucun représentant en soutane ne l’emprunte, à l’instar d’agents d’entretien qui défilent.
Senteurs chatouilleuses
Nous entamons la descente à bord d’une vieille Renault 5 qui tient bien le virage, au nom d’un arrêt baptisé plus bas que le village des Italiens. Au bout de l’avenue des consulats, la fin de la silencieuse procession en minibus. Plain-pied dans le cœur de Bab El oued, au bord de l’explosion. Autour de la charpente métallique, à la place du vieux marché des Trois-Horloges, pas un centimètre carré à louer aux marchands. Impossible de se frayer un passage dans ces sillons cédés étroitement à la circulation embouteillée. Le corps, en biais, pour sortir de ce guêpier à échelle humaine et perdre, à jamais, le marché des oiseaux de la vue d’enfants que nous étions. Seul souvenir, encore debout comme les hommes qui en masse attendent devant la devanture de cette pâtisserie ancestrale, le kelbelouz de chez El Hadj Hamid. Un régal, s’amuse-t-on à souffler dans la file d’attente, qui fait saliver sur le lit des Serrir. Nous omettons de jeter un coup d’œil aux Trois-Horloges, l’heure est annoncée, en léger décalage, par les muezzins des mosquées alentour, jusqu’à celle d’El Kettar. C’est un tout autre périple qui nous attend à l’entame du boulevard Lotfi. Incapables de déterminer la grosseur de l’aiguille qui a piqué les vendeurs de cette artère mais la chaussure est exposée partout, à même les trottoirs et la chaussée. De la tong, de la basket, du mocassin, le royaume de la semelle tient son centre névralgique. Seul rescapé de ce naufrage en caoutchouc, le dernier Tunisien, vendeur de Zlabiya, qui nous réconcilie avec un passé un peu plus glorieux que celui de la savate. Encore une envie de prendre de la hauteur après avoir vu l’état piteux dans lequel se trouve le cinéma Le Marignan. C’est certain, les sept mercenaires ne reviendront plus cavaler à l’écran. Qui dit hauteur, dit le lycée Okba, son annexe et le jardin Marengo ou du moins ce qu’il en reste. Le poisson rouge a fini par s’étouffer au fond du caniveau et par quel miracle botanique, les espèces végétales, en voie d’abolition, continuent de servir de poumon pollué à la Rampe Vallée et ses habitants. Le rossignol Amar Ezzahi n’est plus de ce bas monde pour sceller la paix entre Mouloudéens et Usmistes jusqu’au prochain derby. Ne supportant pas le jeûne, les jeunes supporters dorment encore. Nous ne croiserons que leurs aînés, tantôt debout tantôt assis devant la porte close du mausolée de Sidi Abderrahmane Thaâlibi, à calculer l’étourdissant point indiciaire. Personne pour nous renseigner sur cette fermeture qui nous surprend et nous attriste. Parce que nous sommes le samedi, jour de repos doublé de jour de Ramadhan, ou une mesure née de la côte divine de la pandémie ?
Soirées charivari
A vrai dire, les bizarreries ne nous font plus rire ou pleurer, la rue Bouzrina et ses effluves vont faire vite de nous faire oublier les portes, les grilles, les serrures et les cadenas. Nos narines se mettent en alerte. Par-ci l’odeur d’une chorba qui échappe d’une fenêtre perchée en haut d’un immeuble qui tient à la grâce de madriers. Et par-là le parfum d’un kelbelouz qui monte d’une boutique dont le propriétaire craint que le même immeuble lui tombe dessus. Dans la Basse Casbah, tout est une question d’équilibre des forces abjectes. Le marché couvert de Bouzrina, Chartres et la Lyre n’ont pas attendu le Casanova, soumis à la même règle de la physique contemporaine. Tôt au tard, une structure métallique, identique à celles des Trois-Horloges, sera érigée pour sauver des vies humaines et les complets de shanghai exposés au gré du vent. Nous quittons Bouzrina et son autre Hadj Hamid, connu autant que celui de Bab El Oued, sans avoir démêlé le vrai du faux, le plus bon du moins mauvais. Par la rampe Debih-Cherif où le tissu se vend encore au mètre, au bonheur des futures mariées qui, à cette heure-ci, gagnent en expérience devant les fourneaux pour le repas d’El Iftar. Ni elles ni leurs fiancés n’iront, ce soir, à la cinémathèque d’Alger qui affiche rideau baissé. Par contre, ils pourront choisir parmi les spectacles, nombreux, au programme du Théâtre national sur les marches desquelles des retraités comparent leurs pourcentages. Oui, le TNA propose un éventail de pièces pour public adulte après s’être spécialisé, comme la plupart des théâtres régionaux, dans le show pour enfants. Nous croisons les doigts pour que le programme soit maintenu dans l’ordre d’annonce, les comédiens ne tiennent pas tous le bâton de maréchal. A l’heure qu’il est, le défonceur Casanova est en haute mer. Excellente rupture du jeûne aux Algériens à bord.
Anis Djaad