Notes de voyage : Béjaïa, deportation day

Pas un nid de libre sur les poteaux électriques. Nos élancées cigognes, au plumage terne, ont fait un retour en force en petite Kabylie. Un signe qui ne trompe pas, l’été sera chaud. Accablant. Leurs petits découvrent de leurs couvoirs le monde des hommes qui se déplacent, achètent, vendent, mentent, trafiquent et se sentent de moins en moins heureux en bas. Ils attendent que l’autoroute soit enfin ouverte à la circulation pour voyager plus vite, véhiculant rêves et désillusions sur un tablier de goudron fondant au soleil. Possiblement que l’année prochaine soit la bonne pour cette fin de chantier mais il ne faut jamais marchander la peau du sanglier avant de l’avoir dépecé. Cette nuit, il fouillera dans les poubelles du côté du quartier des Oliviers.

Encore une fois, nous levons les yeux vers le gigantesque pont autoroutier qui attend toujours sa mise en service. Le miracle n’a toujours pas eu lieu. A l’ombre de ses piliers, impressionnante est leur circonférence, des camionnettes et des étals. L’ancestrale huile d’olive, dont nous doutons de sa virginité, des figues trop sèches et, s’il vous plaît, de la cerise en milieu de maturation dans des paniers tressés. On la cultive bien aux alentours de Sidi Aïch mais pas en quantité astronomique pour mobiliser un navire au port de Béjaïa. Nous y sommes déjà, aux abords de la gare ferroviaire où les bus défilent à la vitesse de la brise qui fait frémir le branchage des platanes. Des arrivées et des départs chaque seconde ou presque, le record d’attribution du plus grand nombre d’agréments de transport aurait été battu et bien loin devant. Un autre roi du poulet est né à un mètre du square. On ne sait pas s’il se ravitaille sur l’ancienne route, où le poulet est vendu vivant et déplumé, mais ce qui est certain, il s’est auto-attribué le titre de roi, méconnu même dans le périmètre de son royaume imaginaire. Ne serait-ce que pour cette raison, nous passons commande, des épinards aussi fades que les rares nuages dans le ciel bougiote.
L’ascension Cap Carbone
Il fait à peine 25°, la canicule a soufflé le jour d’avant et les gens de la ville ne sont pas près d’oublier sa précocité. Parmi la foule et le mouvement rotatoire, en continu, des bus, nous recherchons celui qui porte le numéro 15. Celui destiné à l’ascension jusqu’à Cap Carbon. Là où le sanglier et le singe vivent ensemble en paix. Il est déjà à quai, le receveur criant aux tympans des voyageurs qui n’auraient pas entendu sa destination. Nous imaginons un chemin serpenté qui monte au cœur de maquis visibles de la vieille et basse ville. Son extension ne s’est pas faite qu’à l’horizontal, puisque des quartiers entiers épousent la roche jusqu’à ses cimes. Des villas en brique, à la renommée nationale, et même une favela qui enrichit les plus pauvres qui marchandent l’illicite au pied des oliviers. Des arrêts en pente raide, une vieille cité dortoir avec vue plongeante sur la baie de Béjaïa, ses toits et ses quais de port. Comme en bas, les portes de la cinémathèque sont restées closes depuis la masterclass du réalisateur Merzak Allouache, c’était durant le mois de ramadan dernier.
C’est tout en haut que nous sommes venus croiser un autre réalisateur et son équipe. Mais avant de fouler le plateau de tournage, il faut d’abord trouver le chemin qui y conduit. A priori, nous avons tiré le mauvais numéro, le 15 nous dépose au terminus de Cap Carbon et les taxis clandestins promis au départ ne sont pas au rendez-vous à la croisée des chemins dont celui de la plage de Zighouat. Retour à l’envoyeur, à pied, sous un soleil de plomb. Le camp de la marine, où se tourne actuellement le long métrage «Kalidoon» de Khaled Barkat, se situe sur une route en contrebas et Titi (premier film) et son chien nous seront d’aucun secours. Nous dévalons la descente et nous ne regrettons pas notre égarement. Dans notre perdition, une splendide et unique vue sur Bejaïa qui s’échauffe en attendant un été caniculaire avec les feux de l’année dernière en moins. Les brigades de la Protection civile s’y préparent activement. Nous, c’est à une autre escalade que nous nous préparons. Moins hasardeuse, le chauffeur de Yassir, un féru d’allemand, et nos compagnons de route savent où se trouve exactement le fameux camp. A une dizaine de mètres de l’espace d’un artiste en herbe qui expose ses œuvres dans son domaine qui a connu une fulgurante extension.
 El Calidoun, les images de Khaled Barkat
Un chemin fait de gravier, de vestiges et de souvenirs tragiques datant de l’époque de la France coloniale. La torture y était monnaie courante dans ce camp de la mort. Et quand les détenus y échappaient, c’était pour rejoindre la Nouvelle Calédonie, colonisée elle aussi. Les fourgons de la production du film sont stationnés dans le désordre et quelques projecteurs attendent la longue nuit de tournage. Si le silence y règne c’est parce que nous avons investi le plateau au moment d’une prise. Nous captons au loin la voix de Khaled Barkat, musicien et compositeur avant sa carrière de comédien chez les Chouikh et enfin réalisateur. Fin de la prise au fond d’une cellule ténébreuse du camp, comédiens et techniciens se libèrent, réanimant le plateau en extérieur. En costumes, les bagnards et leurs geôliers papotent, la fiction est beaucoup moins tragique que la réalité d’antan. Des boulets et des seaux traînent au milieu du plateau. Enfin, Khaled, qui porte un autre boulet d’une tout autre nature, sort du tunnel et de la fournaise des cellules.
Tout sourire, il vient à notre rencontre. Aussi, gros sur le cœur, raconter le drame des déportés, mérite plus d’égards et de financements. Depuis que son coproducteur américain n’est plus dans le coup, Barkat se débrouille comme il le peut. Nécessairement, l’argent du Fdatic ne suffira pas à couvrir toutes les dépenses du film. Il ne songe plus à louer le navire des déportés qui mouille dans les eaux françaises. Une maquette sur fond vert pour une reconstitution plus ou moins aléatoire du départ en masse des plus indomptables compagnons de Cheikh Haddad. Ils étaient 800 de la tribu d’Ath Laaziz (Bouira) à avoir connu ce sort maléfique, nous souffle notre compagnon. Un professeur d’économie dont le 1er assistant, Mohamed Yergui et son beau court métrage «Je te promets», promet un rôle de conseiller municipal. Khaled Barkat est amer mais il n’est pas du genre à crier sa désillusion du haut de ce camp qui donne froid dans le dos malgré la chaleur écrasante. Ce film, il le terminera aux côtés d’Allal Yahiaoui, le directeur de la photographie qui a fait le bonheur de bon nombre de réalisateurs.
Nous ne pouvons quitter le plateau sans saluer cet aîné qui demeure encore au pied de sa caméra. Il est tout au fond du couloir de la mort, entouré de ses jeunes assistants. Son sourire nous fait oublier, un court instant, l’horreur qui a duré le temps de l’éternité pour tous nos frères torturés, massacrés et au mieux déportés vers des contrées aussi lointaines qu’assassines par l’exil auquel ils étaient forcés et soumis. Le temps d’un salut et nous revoilà à l’air libre, côtoyant les comédiens que le second assistant convoque pour une ultime répétition. Comme si que l’équipe était heureuse de s’extirper du fond des cellules, la feuille de service prévoit un tournage en extérieur. Au pied de la bâtisse en pierres où le drapeau français est en berne, le temps d’une séquence.
La mémoire, froid dans le dos
Coiffé de son bonnet de doker, le casque autour du cou, Khaled Barkat est soumis, à son tour, à un court interrogatoire bien amical celui-ci. Sa venue dans le monde du cinéma n’a pas eu l’effet d’une chute de pierres dégringolant de la cime des Zighouat. On se souvient encore de ses clips des années 80, de sa fréquentation assidue du 13, devenue par la suite le siège des lumières…disparues avec l’ONCIC. Avant d’être repéré par Mohamed Chouikh, lorgnant du haut de sa citadelle. Enfin, la réalisation de Titi, une plongée dans les abysses de l’enfance algérienne. Si Khaled le compositeur de musique a mis le pied dans le cinéma, c’est parce que sa magie l’a toujours fasciné. Nous ne dirons pas l’autre raison qui l’a plongé dans ce monde si merveilleux. Nous nous contenterons d’un éclat de rire partagé qui déchire le silence des lieux et des décors. Nous prenons retraite de l’équipe qui a toléré notre passage par le sourire et de la méfiance, le plateau étant considéré comme temple gardé jusqu’à la sortie du film sur les écrans. Nous respectons ce choix qui est aussi le nôtre. Adieu le maquis de Cap Carbon avec de la tristesse qui nous accompagne dans notre descente vers la vieille ville. Notre mémoire vient d’être fortement secouée par la visite de ce camp et par ce tournage malgré l’absence flagrante de moyens.
Quand la costumière doit recoudre, s’arranger avec les ourlets et le rétrécissement des habits d’époque, il ne faut pas s’attendre à du sur-mesure. Mais ce qui est sûr, ce bout de mémoire, dérisoire soit-il en matière de financement, sera préservé de l’oubli. Ce qui compte le plus pour un peule qui se cherche une unité coriace et sans faille aucune. Nous dépassons les tombes du cimetière chrétien et la broussaille recouvrant le cimetière juif, avant d’atteindre plus bas la colline des oliviers où un privé a investi dans la tranquillité et le loisir des Bougiotes en quête de paix et de tranquillité. Ils vont voir la seconde bousculer, rien n’arrête le déferlement par voie terrestre, aérienne et maritime des estivants venus de Sétif et de BBA (Bordj Bou-Arréridj) et autres débarqués au port de Béjaïa où nous avons la surprise de retrouver le navire Tariq Ibn Ziyed à quai.
Nous faisons vite de passer par Thaassast (la gardienne) par où les vieux chantres du châabi sont passés au moins une seule fois. Laissant derrière eux des générations d’amoureux du chant populaire. Nous devons atteindre Ighil Ajelben (la colline du petit pois) avant la tombée de la nuit sinon le soleil se couchera derrière les maquis maritimes de Béjaïa. Nous arriverons à temps sur une terrasse d’où nous devinons le navire des déportés traçant un sillage loin de la baie. Que leur sacrifice soit éternel.
Anis Djaad