Notes de voyage : Bejaïa, le héros qui fume toujours le cigare

Du soleil, un moteur qui tourne à peu près rond et une circulation fluide. Que demandent de plus les passagers du bus Alger-Bejaïa ? Rien, jusqu’à la déviation annonçant la fin d’un gain précieux de temps et de confort. Retour sur la vieille voie à double sens où un seul camion peut bouchonner toute la plaine de la Soummam. Nous ne nous plaignons pas, la Petite Kabylie sort de sa garde-robe hivernale ses plus belles robes en ce printemps post-incendies. Ses balafres noires sont encore visibles, mais l’herbe est plus verte et le mimosa plus jaune. Hollandaises pour la plupart, au postérieur massif, les vaches se régalent et rient du poulet qui se vend ici vivant mais déplumé, et de l’ours blanc qui n’est pas descendu du haut du Djurdjura, mais dont la masse est flanquée sur le fronton d’un célèbre restaurant de la région.

Plus nous grimpons sur les hauteurs de l’historique Soummam, plus les coulées de détritus, amas de canettes et de bouteilles, célébrant le savoir-faire des brasseries locales, deviennent impressionnantes. Nous aurions tant souhaité commander une thèse sociologique consacrée au rapport qui lie aujourd’hui l’Algérien à la saleté. Qui, a priori, est devenue peu dérangeante à sa vision d’homme peu soucieux de l’environnement dans lequel il vit. Sur la route, des baraquements de taule et des légumes pourris, vestiges d’un marché sauvage qui a fini par baisser sa bâche. Nul ne s’en inquiète, comme si que nous étions condamnés, à jamais, à la laideur. A présent, nous tentons de nous dégager, sous le grand viaduc en chantier, de l’emprise de deux camions de gravier dont les chauffeurs semblent en admiration devant les vendeurs de figues qui continuent de sécher dans du nylon et d’huile d’olive qui poursuit sa distillation dans des bouteilles en plastique. C’est une tout autre huile qui nous pique les narines en longeant les grilles du port de Bejaïa. De l’huile de table, convoitise perpétuelle des ménages de la ville et du pays tout entier. Certes, elle est en vente libre, mais son prix est hors de saisie, les plus véreux la dissimulent au fond des hangars pour en imposer le tarif depuis que la facturation est devenue obligatoire. Nous sommes à bord du bus portant le numéro 29 qui traîne l’odeur de l’huile jusqu’en haut de la place Gueydon, en passant par le théâtre fermé depuis des mois. La faute, paraît-il, au dernier séisme qui a causé des fissures. On ne contredit pas le rapport du CTC, ses experts sont formels quant à la menace qui guette les planches du TRB. Parce qu’il est moins difficultueux, assommé par des heures de jeûne, notre jeune receveur nous oblige à parcourir la ligne en sens inverse. Jusqu’en bas du square Pasteur, un reliquat miniaturisé de Oued Kniss. Sur le boulevard de la Liberté, où s’érige l’ancienne prison, l’embouteillage automobile n’a rien à envier à la bousculade piétonnière.
Serrir le Bougiote
Ici, le Ramadhan se fête encore, dans la bonne humeur et sans les bagarres au détour d’un regard soi-disant mal orienté. Du respect sans se marcher sur les pieds. Et cette retrouvaille culinaire qui a disparu d’Alger d’où nous venons de débarquer. La brik de pomme de terre, annabie affiche-t-on, est toujours en vogue. On se l’arrache au bout d’une file d’attente bien constituée comme chez le voisin vendeur de Kelb Elouz. Que les Algérois se détrompent, ce mets, signé Serrir, est bel et bien né ici et non pas au Clos-Salembier. En attendant qu’Algérois et Bougiotes règlent ce différend, inscrit depuis au patrimoine national, nous grimpons dans notre chambre d’hôtel au décor austère. Seule particularité, jamais Yemma Gouraya, pourtant couchée en haut de montagne, nous a semblé aussi proche. Il suffirait de tendre le bras du balcon pour lui caresser sa chevelure faite d’herbe et de pierres. Le vent de polémique stérile qui souffle dans l’embrasure de la porte-fenêtre, en provenance de la place de Mechdellah, ne nous fait ni chaud ni froid. Avant de descendre quatre étages pour rompre le jeûne et réussir une belle retrouvaille. La dernière rencontre avec le comédien Khaled Benaïssa remonte à 2014, à l’apogée des journées cinématographiques de Bejaïa. Et pourtant, le turbulent marathonien et le sage cavalier n’est pas la star attendue par l’infatigable animateur, le bien nommé Hakim Abdelfettah et son acolyte Fodil Assoul, le directeur de la cinémathèque de la ville. Si le fils du dramaturge est parmi nous, entouré de son équipe de tournage, ce n’est certainement pas pour réclamer l’origine algéroise du Kelb Elouz, mais pour enrichir son documentaire autobiographique, consacré au bien méritant Merzak Allouache. Il se fait tellement discret que nous pourrions croire qu’il est invisible autour de notre table. Nous sommes encore à quelques heures de la masterclass qu’il animera devant les apprentis de l’atelier d’initiation aux techniques du cinéma en particulier et devant le public bougiote en général. Le père d’Omar Gatlato n’est jamais loin, en vadrouille dans les montagnes d’Adekar où il est entrain de repérer des décors pour son prochain et son énième film. Il arrive avec la soupière d’une succulente chorba que le serveur, tout sourire, nous sert avec les joyeux commentaires de notre ami Khaled. Un bonnet en laine à la place de sa casquette habituelle, l’homme qui regardait les fenêtres est plutôt de bonne humeur. Il semble ravi d’être de retour dans la ville des arts et du cinéma qu’il avait choisi dans sa jeunesse de postier. Mais il fait savoir son rejet de la technologie qui efface l’homme et son apport derrière les caisses enregistreuses de Lidl ou devant un distributeur de billets de la BNP Paribas. Le bus 29 se fait désirer comme le jour de notre anniversaire.
Sur la place Gueydon
Dans une ville, encore déserte, mais si paisible, nous sommes pressés de remonter la pente jusqu’à la place Gueydon où la vue est imprenable sur le port et le mont des Babors. A présent que les balcons du café de France sont tristement clos, il nous reste que la rambarde de la place pour rêver, au milieu de jeunes, d’un exil trompeur. Parce que les aventures des héros que nous avons cru être ont pris fin, nous nous retournons vers l’escalier qui conduit vers la salle de la cinémathèque. Les cinéphiles l’empruntent en cascade, mais toujours point de silhouette de Merzak Allouache que tous devraient connaître sans même que sa photo soit collée au caisson d’affichage. Le chouchou de la cinéphilie bougiote ne tardera pas à venir rappeler sa longue filmographie. Nous patientons sur une terrasse bondée où les serveurs se font attendre plus que l’invité star de la cinémathèque. Nous préférons l’attendre sur le balcon de l’ancienne salle Caravanon dont le comptoir repose toujours en paix dans la loge du gardien. Dans la salle bleue, où Assoul et Abdelfettah espèrent un redémarrage du DCP, dont la carte mère est en dépannage du côté de la Sillicon Valley, les amoureux d’Omar Gatlato ne perdent pas patience. Merzak Allouache finira bien par pousser la porte battante et viendra leur raconter, à l’image près, son parcours, ses traversées du désert…médiatique et autres anecdotes d’un autre temps. Celui de la super8, du 16mm et de la lourde caméra 35mm. Il vient justement de prendre place devant Hakim Abdelfettah dont la collection de chapeaux ne cesse de se multiplier. Nous attendons que Khaled Benaïssa et son ingéson se tiennent prêts pour mémoriser cet instant sur fichier numérique. Nous n’allons pas, ici, rendre compte de toute la masterclass qui a duré deux heures, un 24 pages ne suffirait pas à contenir toute la vie d’un cinéaste qui a fait plus vite que les jeunes cinéastes (ils ne le sont pas vraiment) qui tournent trop en rond et ne tournent pas assez vite leurs films. Contrairement à la caisse automatique qui efface l’existence de l’homme chez Monoprix ou Carrefour, l’homme au bonnet trouve du bon quand il s’agit de la fulgurante évolution de la caméra. Réduite à la taille d’un boîtier photographique et beaucoup plus légère, elle lui fait gagner du temps et de l’argent. Plus question d’équipes de tournage encombrantes, il faut réduire les coûts de production à leur maximum. Au détriment du rendu final de la copie 0 ?
 Les aventures de Merzak Allouache
Chose certaine, Allouache veut tourner plus vite que son ombre et c’est certainement dû à toutes les idées qui se bousculent dans sa tête, à perdre l’ordre des nombreux films qu’il a tournés tout au long de sa carrière. Son seul regret, quand un apprenti de l’atelier le lui demande. Quand je fais un mauvais film pas du tout normal. Et il n’y a que le contemporain qui retient son viseur, la société d’aujourd’hui en offre en quantité aux jeunes cinéastes. Le film d’époque et de costumes ottomans n’a jamais intéressé le filmeur des jours d’après du soulèvement d’Octobre-88. Sa société, ses maux et ses tares lui suffisent à grimper sur Les terrasses ou à couper le fil des hauts-parleurs dans son Bab El Oued natal. Parce qu’une masterclass risque de devenir longue et ennuyeuse que Merzak Allouache trouve la bonne anecdote pour casser l’endormante dynamique du récit fleuve. Les jeunes et les moins jeunes ne savent rien ou presque de la fabrication du film en temps du parti unique. C’était au temps de l’ONCIC, quand chaque cinéaste devait assurer son avant-première privée dans le bureau du ministre de la Culture. Les aventures d’un héros n’avait pas fait bonne figure pour la simple raison que le personnage principal fumait le cigare. Merzak Allouache jure sur toutes les têtes des mères d’Alger qu’aucune allusion n’était faite au défunt président Houari Boumediene. Trop facile pour déjouer l’œil vigilant du ministre de l’époque. Il faut gommer le cigare de toutes les séquences et la solution pourrait se trouver en URSS où l’ancêtre du photoshop semble y être né. Les aventures du héros d’Allouache seront sauvées au lendemain du décès de l’ancien chef d’Etat et du départ de son ministre. Nous prenons un dernier thé en compagnie de Merzak Allouache, de Khaled Benaïssa et de nos hôtes. Aussi, un dernier souvenir des RCB de 2014, une photographie mémorable en noir et blanc prise par le regretté Nacer Medjkane. Parce que nous lui devons tous les respects, ne serait-ce que pour sa filmographie inégalable, nous attendrons sagement le prochain film de Merzak Allouache. Nos égards les plus respectueux.
Anis Djaad