Notes de voyage : Constantine, l’art nouveau

Nous glissons, presque, sur ce toboggan routier pour atteindre la gare routière de la ville. Le quartier dit des chalets pourrait bien porter le nom de gouffre. Nous sommes bien au fond, les minarets pointus de la mosquée de l’Emir Abdelkader nous indiquent que Constantine, son centre-ville, ses ponts et ses quartiers sont perchés là-haut. Nous allons devoir grimper et quitter ce précipice où bus et taxis créent un ballet chaotique.

Une fois sur les hauteurs, tout est une affaire de suspension dans les airs. Mieux veut avoir le cœur bien accroché, la phobie du vide vous suit partout. Elle vous traque sans relâche. Drapée de sa traditionnelle mlaya (voile noir), on la croise rarement de nos jours, cette vieille dame descend du taxi à même le pont. Mieux encore, elle emprunte difficilement un escalier qui descend vers on sait où. Chose certaine, elle se rend à une ouâada.
Le tournis
Drôle de lieu vertigineux pour la célébration d’une circoncision. En bas, à 164 mètres de profondeur, ce sont les gorges du Rhumel qui coupent la ville en deux. Ne nous attardons pas sur le pont suspendu, le tournis risque de frapper à tout moment. Treize ans qu’il sillonne la ville à bord de son taxi jaune. Il n’y a rien à craindre côté dérapage, nous reprenons vite confiance. Comme tout natif des grandes villes, il est nostalgique et ne reconnaît plus la sienne. A droite, une Casbah qui connaît le sort de toutes ses jumelles ottomanes et à gauche la nouvelle ville dont l’expansion a pris une route sans fin. Au milieu, le quartier juif a été englouti en un matin d’indépendance. Dans l’étroitesse du centre-ville, où le beau théâtre n’est pas prêt à céder sa place, on a l’impression que les gens se marchent dessus. Les trottoirs ne les contiennent plus. Et à eux la chaussée pour rivaliser avec des automobilistes en furie. Ils maudiraient presque ce tramway qui vient de loin et qui tracte des centaines d’âmes qui fuient l’oisiveté des villages alentour. Ils ne sont pas en odeur de sainteté au nez de notre chauffeur-guide qui finit par se rendre à l’évidence une fois la cartographie ennuyeuse des villages voisins, exposée sous ses yeux. Comme pour fuir une réalité qui le prend à la gorge, il nous fait grimper plus haut. Le monument aux morts, portant encore plus haut une femme ailée. Tenez-vous bien, nous sommes à plus de 600 mètres d’altitude. La vue sur la vallée du Rhumel est à couper le souffle. Sinon, des Amir+Nora=je t’aime partout sur les murs du monument. Les jeunes sont aussi partout, assis à même la table d’orientation. Pourvu qu’elle ne les dirige pas vers la falaise des suicidés, beaucoup ont choisi le saut sans élastique. Hier, fréquenté par des délinquants de tous âges, vendeurs de bonbons hallucinogènes, le monument est sous haute garde. On s’y promène en toute quiétude et on mord dans cette pizza locale que l’on vend partout dans la ville. Nous avons omis de vous préciser qu’aujourd’hui, c’est aussi jour de match, les Fennecs du désert affrontent les Lions de l’Atlas chez les Al-Annabi du Qatar ! Ce n’est plus un match de foot mais un remake des croisades. Restons fair-play.
Cirta la joyeuse
Si nous sommes ici, ce n’est pas pour croiser les épées mais pour découvrir un art tout à fait nouveau. Universellement, inédit. Unique dans son mélange de genre. Le théâtre-foot. Ce n’est pas tout à fait comme aller voir un match dans une salle de cinéma. C’est en mieux encore. On vous en dira plus à 18h, notre ami chauffeur est bien décidé à nous donner le tournis sur le pont géant, construit par les Brésiliens avant que les Portugais ne reprennent  son tablier en main. Il n’est pas certain de ses informations mais il est sûr de l’encombrement à la sortie de ce majestueux viaduc. L’enfant de la ville a vu juste et peu importe la nationalité de ses constructeurs, le pont rejoint la nouvelle ville par un étranglant entonnoir. Hormis ce point noir, Constantine est belle et joyeuse en cette fin d’après-midi. De la roche de Sidi M’cid à Madame Roque, tout tient à une corde mais tout tient bon. Nous entrons, en compagnie de notre guide, dans le London Café où les habitués déplacent les chaises quand ils ne se les arrachent pas. Tout est une histoire de placement et d’angle de vue une fois que la partie croisades sera entamée. Entre un refoulement vers l’Italie où il réside et une quinzaine, confiné dans une chambre d’hôtel à Zéralda, le copropriétaire de l’établissement avait vite tranché. On n’est bien que chez soi et il le montre bien. Depuis plus d’une année, son patron indien le harcèle au téléphone mais pas possible de le faire revenir dans la pizzeria italienne. Avec toutes les nationalités citées, Constantine serait le centre du monde par excellence. Elle l’a été dans un passé lointain. Nous repartons du London Café avec une tout autre image surfaite du Constantinois un peu hautain, trop sûr de lui-même. Direction le Zénith d’Ahmed Bey où, dans une heure, l’art nouveau va voir le jour. Nous débarquons dans un parking dans les pas d’Amstrong sur la lune. Le doute nous envahit, nous ne sommes pas à la première annulation d’un spectacle annoncé en fanfare.
Théâtre-foot
Tir mal cadré, Ahmed Rezzag, le metteur en scène de la pièce de théâtre Khatini, est bien présent dans les coulisses, et ses comédiens s’apprêtent à aller enfiler leurs costumes. Soulagement. Mieux encore, le créateur de Terchaka ne montre aucun signe d’inquiétude quant à la venue du public. La direction du Zénith (construit par les Chinois) l’a rassuré. Certes, il ne remplira pas les 3.000 places mais les amoureux de l’art nouveau viendront en nombre. Nous aurons juste le temps d’apprécier le coucher de soleil derrière la tour de contrôle de l’aéroport Mohamed-Boudiaf que le parking se remplit à bloc. Au prix où est le kilo de mandarines, le ticket d’entrée (pack Khatini/Algérie-Maroc sur grand écran), coûte deux fois rien. 400DA pour se sentir tout petit, perdu dans l’immensité de cette salle de spectacle. On retarde la pièce d’une bonne demi-heure avec l’espoir que le franc succès de Khatini draine le maximum de spectateurs, avec drapeaux compris. Une erreur fatale vient d’être commise. La salle est plongée dans le noir et les cris des comédiens font trembler le rideau encore baissé. Des cris qui ne font pas partie de la mise en scène mais c’est juste que les Aigles de Tunisie viennent de marquer contre les Pharaons d’Egypte. Nous assistons bel et bien à la naissance de l’art nouveau dans un Zénith frigorifiant. Passé le premier acte de Khatini, où la confusion des noms et prénoms nous semble trop lourde et encombrante, le tapis rouge est déroulé pour un beau théâtre d’urgence, collant un peu trop à l’actualité, au moment de la création de cette pièce. Mais, il faut reconnaître une belle mise en scène et une remarquable présence des comédiens, et ce, jusqu’à…ce qu’une autre urgence s’impose au vu de l’erreur impardonnable dont nous vous parlions un peu plus haut. Le match Algérie-Maroc vient de débuter sur l’accessible BeIn Sport. On fait quoi, théâtre jusqu’à la fin ou foot du début jusqu’à la fin des temps ? On s’excuse, Khatini sera présent le lendemain à la même heure décalée, et on allume le grand écran. Nous nous abstiendrons à décrire une quelconque frustration parmi le public ou parmi les comédiens car, à ce moment précis, un mauvais souvenir a flashé dans nos têtes étourdies par les ponts et les falaises. La mésaventure de ces comédiens qui ont vu le rideau du TNA leur tomber sur la tête en début de spectacle. Une fonctionnaire zélée a cru bien faire et retarder le début de la pièce, Madame la ministre de la Culture accusant un peu de retard. Profondément déçus, nous plions sièges et bagages et nous quittons la salle. A peine né que l’art nouveau est mort devant nos yeux.
Le quai de la nuit  ne répond plus
Le train de nuit, en provenance d’Annaba, devrait marquer son arrêt à 22h. Nous entrons dans une salle d’attente vide comme le sont ses guichets. En attendant, nous tentons une approche vers le café mitoyen où la foule suit le match dans un lieu approprié. Un chien errant nous interdit l’accès de son regard menaçant. Retour dans la splendide gare ferroviaire, heureusement chauffée via ses vieux radiateurs en fonte. Le miracle se produit, enfin. Un vigile, bien aimable, sort de derrière un panneau et daigne lâcher une information bien contraignante. Le train n’entrera pas en gare avant 23h. Une raison particulière à ce retard ? On n’est pas tout à fait à la même altitude que le monument aux morts mais entre Annaba et Constantine, ça grimpe et ça crapahute. Tant que ce n’est pas la marche-arrière en descente. La patiente d’un bonze sur la falaise de Sidi M’cid avant que la salle d’attente ne commence à se remplir. On croirait que le Zénith s’est déplacé à la gare. Grands-mères comme petites-filles, vieillards comme moins jeunes, s’agglutinent autour du portable d’un voyageur qui vient de se redresser d’un sommeil profond et bruyant. Ambiance de stress, de colère et de grande frayeur mais belle ambiance quand même. L’Algérie est en finale et la vie reprend son cours normal dans une gare redevenue normale. Vente de billets, rappel du masque obligatoire, le va-et-vient des cheminots. Et ce train dont nul, sur le quai, ne discerne ses phares dans la nuit froide constantinoise ? La liesse se calme dans la ville et les bus de supporters se font de plus en plus rares. Il est minuit, le train entre en gare. La femme ailée, sur le monument aux morts, ne sera pas de ce voyage. A force d’attendre, elle se serait évanouie.
Anis Djaad