Notes de voyage : Constantine, le temps des mimosas 

La gare ferroviaire d’Agha. Il fait encore sombre en ce matin venteux. Un grain de sable dans l’œil et le voyage est déjà gâché. De toute manière, il n’y en aura pas un par le rail, des arbres se sont couchés sur la voie et des câbles ont été arrachés par la force du vent soufflant du lointain désert. Le changement climatique est au cœur d’Alger. Un signe qui ne trompe plus, ce n’est plus la première intrusion de cette ampleur. Il ne nous reste que la route pour regagner la ville des ponts et des cordes. Ça devrait bien circuler sur l’autoroute. Mieux vaut éviter la Nationale 5, il y a aussi risque d’être bloqués, la chute d’arbres et de tôles de hangars a été signalée. Les vieux eucalyptus n’ont rien pu faire pour sauver leurs branchages.

La gare routière est bondée, comme si les voyageurs, toutes destinations confondues, veuillent aller dans le sens contraire du vent qui ne baisse pas d’intensité. Le blanc des nuages bas vire au rouge brique et les asthmatiques dégainent leur ventoline. Le prochain départ est prévu à 8h. Sur les abords des quais, les bus se remplissent à la vitesse actuelle du vent. Un embouteillage jusqu’à la sortie de la gare. Au vu des conditions climatiques, nous demandons la durée habituelle du trajet à un chauffeur qui s’est levé du mauvais pied. Dieu seul sait combien durera le voyage. Nous insistons pour obtenir la durée moyenne de ce Alger-Constantine. Rien à faire, le chauffeur s’en remet à Dieu et nous fait douter de notre propre croyance. On ne sait pas si celle-ci obéit à une échelle graduée, mais le chauffeur semble s’être placé tout en haut, la tête enfouie dans la soute à bagages. Quelques sièges sont vides à notre passage sous le minaret de la Grande mosquée d’Alger. Le vent fort n’a fait que caresser ses vitraux et, à présent, fait trembler les vitres du bus. Le sable est partout, dans l’œil comme sous les sièges et les recoins des accoudoirs. On croirait qu’il a servi à un bivouac sur le plateau de l’Assekrem. Pourtant, il relie Alger à Guelma, via un détour express sur le périph constantinois. Nous sommes encore bien loin et les champs de mimosas qui parsèment les abords de l’autoroute nous soulagent, le désert va finir par reculer, une énième fois, et ses dunes vont ressembler à ces hautes vagues de sable. Une bouteille d’eau minérale pour tenter de déloger le grain dans l’œil qui se déplace et nous fuit. Gênant et douloureux, mais pas au point de nous gâcher la vue sur le Djurdjura, dont le sommet est recouvert de neige. Juste de quoi remplir le lac d’Agoulmim si elle venait à fondre sous le soleil du printemps approchant. Le stress hydrique menace la vallée de la Soummam, en contrebas.
Sur le plateau rocheux
Premier arrêt à Ras El Oued, une aire de repos moins clinquante que les stations de Naftal. Un lieu où la famille, les femmes pour tout dire, est sacralisée dans une salle où seuls les maris, les frères, les pères et les gendres sont autorisés à accéder et savourer la viande tendre à la braise. Il ne reste plus que des places debout dans le bus, le receveur demeure souriant même s’il doit racler le sol, un voyageur ayant mal réagi aux secousses qui ont retourné son estomac. Derrière les vitres ensablées, le mimosa est partout. Il monte les plaines des Hauts-Plateaux et descend les cours d’eau où l’eau manque cruellement. Un nuage rouge brique stagne sur Sétif, mais ne vient pas se mettre au travers de l’autoroute. Le chauffeur ne lève pas son mauvais pied matinal de la pédale et déjà la ville suspendue qui se pointe au loin. Nous frôlons la tour de contrôle de l’aéroport Mohamed-Boudiaf et le toit du Zénith avant un embouteillage digne de la capitale et de ses environs. Un jeune chauffeur clandestin, son master II dans les droits des affaires dans la boîte à gants, se propose de nous accompagner jusqu’à notre hôtel, niché au cœur de la ville. N’était ce service militaire, une année sous les drapeaux, il serait dans un cabinet en train de rédiger ses plaidoiries et autres contrats juteux. Il ne perd espoir quant à éviter la caserne où il est admis en Apte1. Ne nous dites pas le contraire, Constantine compte parmi les villes les plus peuplées du pays. Ne manquerait plus que sa population marche sur les cordes pour échapper à cette concentration démographique au bord de l’explosion. Il faut aller du côté de la nouvelle ville, nous suggère-t-on, pour comprendre le phénomène. Une heure en tramway pour rallier le vieux bâti, qui a résisté aux vents du Sud, à ce nouveau pôle qui défie le plateau rocheux de toute la région. Le Novotel n’est plus tout à fait nouveau, mais la vue splendide de ses terrasses et de ses balcons vous éloigne de l’agaçant trafic…humain !
On s’arrache un étroit passage sur les trottoirs quand la foule ne vous oblige pas à emprunter les caniveaux et les abords de chaussée. Une bonne centaine de marches pour monter un peu plus haut, alors qu’ici, tout est déjà haut, à vous donner le tournis. Le musée de Cirta est désert, la mémoire individuelle et collective ne semble pas une priorité vitale, le présent étant si pesant. Nous sommes invités à mettre le pied, pour la toute première fois, dans l’enceinte de l’Institut français de Constantine. Une belle demeure d’un richissime ancien colon, propriétaire d’un ensemble de minoteries qui tournaient au gré du vent dans toute la région. Tout est en bois, escaliers et meubles qui se dressent dans les vastes salons. Et l’histoire n’est pas pour faire taire la mémoire des plus jeunes. Des centaines d’ouvriers «indigènes» se postaient tout le long des murs, s’arrachant une misérable journée de travail. Le colon a fini par faire ses valises et ses salons servent de halls d’exposition.
Images et cinéma
Le photographe algérois, Abdelhamid Rahiche, a accroché ses beaux clichés. Ceux de Marseille et ceux d’Alger, son thème de prédilection étant les problématiques urbaines et les mutations sociales. Nous étions trois à scruter une photographie, ne sachant trop de quel côté de la Méditerranée nous sommes. Un tag finira par nous départager, c’est bien Marseille, le territoire parallèle qui est représenté. La 59ewilaya pour clore ce débat, en rires. Il y a la meure mais aussi le jardin de la résidence. Une poignée de jeunes de la ville y trouvent refuge à longueur de journée, d’hiver et d’été. Le mimosa ne borde pas ses allées, des palmiers se dressent à la verticale d’immeubles où la sympathie à l’égard des jeunes ne sort pas de toutes les fenêtres. Parfois, des objets volent à travers pour arrêter une partie de cartes ou empêcher une amourette en devenir, sur un banc privé. On s’y adapte, on ferme les yeux, on n’expulse pas une jeunesse avide de savoir. Et ce ne sont pas les cahiers qui manquent sur les tables de jardin. Des jeunes étudiant(e)s préparent un examen malgré le chahut des cafés bruyants du quartier. Le soleil se couche sur Constantine et la mosquée mitoyenne d’où s’élève la voix du muezzin. Maintenant, le jardin nous appartient et à nous seuls. Le public, les étudiant(e)s inclus(e)s, est venu nombreux pour assister à la projection-débat d’un film de fiction. Comme par ordre du ciel, la ville se rapproche du silence de la mort. Le jardin tombe dans la nuit constantinoise et seuls les serveurs s’agitent pour préparer le cocktail d’après projection. Nul ne sait si l’ancien colon est encore de ce monde, mais ce qui est certain, son âme ne rôde plus. Nous visitons la totalité des salons, ouverts au public, et mesurons l’étendue du fossé qui séparait le colonisateur du colonisé. Un océan d’inégalités. Nous sommes si heureux que nos jeunes, Algériens, et aussi croyants que le chauffeur du bus, sont libres de regarder le film d’un Algérien comme eux et également croyant sans le crier sur le toit de l’institut. Place au débat et au ravissement du public qui amplifie son rire quand un vieux spectateur compare le réalisateur au coach de l’équipe nationale de football. Le Belmadi du cinéma et du bonheur national. Le froid de Constantine est loin d’être une légende. Il vous gèle la moelle osseuse en moins d’une minute. Les invités se refusent à une quelconque sortie hasardeuse sur la terrasse du jardin qui demeure désert. On l’admire de derrière les portes-fenêtres quand on ne parle pas cinéma, de l’avenir de son fonds d’aide, des navets et des prétendus chefs-d’œuvre.
Aussi, de belles rencontres avec les hommes et femmes de lettres, d’images et d’arts vivants. Et de bonnes nouvelles, le ciné-club de la ville, les zozos du cinéma, va reprendre du service. Maudite soit cette pandémie qui a réduit le Numidia en un territoire dépourvu d’images et de son. C’est dire la fierté retrouvée de ses belles dames en foulard en soie autour du cou. Nous leur promettons de revenir quand les zozos allumeront et pour l’éternité leur data show. Il est temps de rejoindre les balcons du Novotel des montagnes qui lui font face. Brumeuses et silencieuses à vous faire oublier le froid et la chute vertigineuse de la température. Une dernière cigarette, un dernier adieu et la promesse de revenir dans la ville du plus brésilien des ponts. On le parcourra le lendemain pour quitter Constantine, ses roches et ses cordes. Cette fois-ci, en taxi dont le chauffeur sait à peu près l’heure à laquelle nous arriverons à Alger. Par sa sagesse savante, il contribue au rétablissement de notre foi et de notre croyance, inamovibles depuis. Une pensée à ce chauffeur de bus, qui par ignorance, a tout confondu. A perdre la raison dans les champs de mimosa.
 Anis Djaad