Notes de voyage : Mostaganem, Sa Majesté le généreux

On finira bien par faire ample connaissance avec ce chien malinois qui renifle nos corps, nos bagages et nos sièges à chaque passage, ou presque, au barrage de contrôle d’Oued Rhiou. Quand il n’est pas en mission de démasquage d’un Pablo local ou en transit, tapi au fond d’un taxi ou d’un bus, il s’amuse avec son maître, rappelant que ce bas monde n’est pas fait que de délits, d’interdits et de chasse aux trafiquants. Le malin malinois se glisse hors de la soute de notre bus, à destination d’Oran, mobilisé depuis une bonne demi-heure. RAD, rien à dénicher. Nous reprenons la route, ses abords et ses sacs de pomme de terre, produite à Oued Souf ! Vous avez bien lu, le tubercule n’est plus roi sur ses terres. Il a été détrôné par une rivale venue des sables, mouvants comme jamais dans les anales de la climatologie nationale.

En ce début de printemps, on croirait que le soleil a été, lui aussi, arrêté au point de contrôle d’Oued Rhiou. Mostaganem est méconnaissable. Elle est plongée dans un immense nuage de poussière rouge. C’est la seconde fois en une semaine et ce n’est pas pour plaire aux Mostaganémois qui s’apprêtent à célébrer la Journée mondiale du théâtre dans sa capitale algérienne. On aurait aimé offrir un ciel bleu et une mer calme aux invités, mais tant pis, les visions expansionnistes du désert sont plus fortes. Seule la voix du muezzin semble capable de transpercer ce nuage de terre volatile. Les taxis se font rares autour de la gare routière, et les quelques chauffeurs clandestins sont retenus au barrage de police. Patience, la prière du vendredi prendra fin dans une petite heure. A nous ce paysage post-apocalyptique d’une ville côtière qui n’en a plus vraiment l’allure. Les premiers sortants de la mosquée, tapis de prière sur l’épaule, nouveau signe d’une foi supérieure, annoncent la fin de la trêve. La vie peut reprendre et le trafic des taxis avec. La foi s’arrête quand le prix de la course s’affiche sur le front du chauffeur. Nous ne négocions rien, le voyage a été pénible. Déroute générale, la grande prière n’aurait pas pris fin quand les portes vitrées et automatisées de l’hôtel s’ouvrent devant nous. Le Saint Coran est diffusé dans le luxueux hall. Nous n’arrivons même pas à échanger avec le réceptionniste qui trouve du mal à entendre et à se faire entendre. Quant à nous attribuer une chambre, cela relève de l’impossible. La zone touristique de Mezeghrane est un éternel chantier que nous traversons sans orientation précise. En contrebas, les Sablettes et son front de mer côtoient la mort. Nous descendons dans un hôtel plus intime où la fièvre d’avant-match grimpe de quelques degrés. L’échelle de valeur sera définitivement rompue dans le salon de l’établissement, employés et invités suivront d’un œil de lynx les Fennecs contre des Lions qui chassent à domicile.
Ben Sabeur, souvenirs impérissables
Les invités du collectif El Ichara+13, qui se sont enfin réunis pour célébrer le théâtre et rendre hommage à Djamel Ben Saber, continuent d’affluer. L’unique but des Verts fera d’eux, plus tard dans la nuit, des anges en sommeil. Ils ont tous répondu présent quand l’invitation leur a été faite. On ne refuse rien au généreux mort qui a toujours tendu le bras et la main vers ses collègues d’Oran, de Bel Abbès, de Constantine et d’ailleurs. Si hier, nous lui avons rendu un hommage imaginaire, aujourd’hui, nous sommes là, pour un hommage réel, physique. En derniers de la classe, en ce matin plus clément et plus ensoleillé, nous prêtons l’oreille à ce doctorant qui revient sur la genèse du théâtre amateur, son ordinateur portable en prompteur efficace. Avant que le comédien Mohamed Takiret, l’enfant terrible du théâtre mostaganémois, ne monte sur scène pour rectifier un propos, une date, toute une histoire… Avant qu’Abdallah Mebrek, maître de cérémonie, ne donne la parole aux vieux des planches pour des témoignages poignants, mêlant larmes et souvenirs. Personne ne veut croire que le père du théâtre amateur n’est plus de ce monde. Il est parmi nous, vivant, joyeux et coléreux, généreux et strict, insistent les amis et les compagnons du défunt dramaturge. Tous comme eux, du fond de sa tombe, sur les hauteurs de Mosta, il ne serait pas fier de la santé crevarde du théâtre algérien. Le vase a fini par déborder, charriant le mal et les maux d’un art confié à des mains peu habiles, à le gérer convenablement. Et que dire du cinéma ? Hassan Benzerari se souvient avec lucidité du tournage de Patrouille à l’Est dans les montagnes glaciales de Guelma. Djamel Ben Saber était aussi comédien de cinéma bien que le théâtre lui ait pris toute la vie. Il aimait aussi le folklore, ses troupes, ses danses endiablées et l’odeur de son baroud. Les invités n’auraient pas été mieux servis qu’à Mostaland où un spectacle a été donné. Les chants et le karkabou ont certainement atteint le cimetière du quartier Radar où le digne héritier d’Abderrahmane Kaki repose en paix. Chants libérateurs du corps et de l’esprit, de vieux comédiens et des moins vieux ont esquissé plus d’un pas de danse sous la grande roue et non loin du bateau pirate.
Que gronde El Moudja
Le samedi, c’est également jour de fête et de promenade sur le front de la Salamandre. Tout au long, des roulottes de pop-corn et de barbe à papa parfumés à la fraise. Nous devons slalomer parmi les voiturettes électriques à bord desquelles des mômes exhibent déjà, prématurément, leurs signes de richesse. Pourtant, la cité La Crique déverse sur la côte une population modeste, voire pauvre. Et surtout des jeunes qui nourrissent le rêve de «brûler» la mer. Ils sont nombreux sur la terrasse du café des Jumeaux à lorgner en direction du large entre deux coups sur tapis vert. Ils savent pertinemment que l’herbe n’est pas plus verte que sur les plaines d’Oued Rhiou, mais ils continuent à s’accrocher à ce songe de tous les dangers et de la mer quand les vents se lèvent. Djilali Boudjemaâ, lui, a fini par lâcher prise, le siège flottant de l’association El Moudja n’est plus qu’une plateforme en béton qui joue à cache-cache avec la marée. Et dire que des dizaines de comédiens ont été formés, les pieds dans l’eau, dans ce lieu et que le monumental Sirat Boumediène y a rendu son dernier souffle sur les planches d’El Moudja que Boudjemaâ a pris le soin de ranger un peu plus haut en souvenir de son défunt ami. Nous élisons refuge dans le café MD où les marins accostent droits dans leurs bottes, trimbalant des couffins crasseux. Nous parions que parmi eux, des comédiens qui, sur leur chalutier, vont célébrer en silence ce qui est prévu le lendemain. La Salamandre se vide, le soleil se couche. Un lendemain solennel s’annonce déjà fiévreux, dédié au théâtre planétaire. Ce matin, la salle Rima, baptisée du nom de sa conceptrice et partie trop jeune, est à moitié pleine ou à moitié vide. Mohamed Merouani, le directeur de la culture de la ville, tire le coup de feu de départ après un Kassamen sans couac sonore. Sera lu, ensuite, le message universel par un autre doctorant venu d’Oran et dont l’équipe de recherche s’attelle à fouiller dans les archives du chant traditionnel de toute la région de l’Oranie. L’histoire de Cheikha Rimiti et bien d’autres ne doit pas demeurer un vague souvenir sur des vinyles qui ont disparu des bacs des rares disquaires encore en activité. La grande sœur Khalida, directrice de la maison de la culture, est entièrement de cet avis et ne compte pas plier devant les réticences à venir. En attendant que cet ouvrage universitaire prenne place dans les rayons des bibliothèques, place au théâtre.
Remise en forme du théâtre amateur
 Sous le béret de Mohamed Takiret, les jeunes comédiens de la ville se remémorent Diwan El Garagouz, pièce anthologique de l’autre grand du théâtre, l’éternel Kaki. Un bel extrait d’une œuvre monumentale, de la mariée qui l’incarne et les flots engloutissants de Sidi Mejdoub. Suivra le documentaire télévisuel du Constantinois Aïssaoui, consacré aux dernières années de Djamel Ben Saber. Partout, des cassettes vidéos bien rangées, des captations par dizaines de pièces qu’il a montées et d’épopées qu’il a conduites d’une main de fer. Aussi, des boîtes d’archives contenant des centaines de contrats de techniciens et de comédiens et la voix, déjà bien fatiguée, qui répondait à ses détracteurs : «Et vous osez dire que Djamel a pris de l’argent…» Des larmes dans la salle obscure et de la détermination à faire renaître de ses cendres le Festival du théâtre amateur que ni les tireurs de ficelles et leurs calculs de derrière le rideau ni la pandémie n’ont épargné. Tous les comédiens présents—nous nous citerons pas de noms pour ne pas réveiller la susceptibilité à fleur de peau de certains et la jalousie de bien d’autres — sont unanimes autour de ce projet de réanimation urgente. Dans un passé lointain, se souviennent-ils encore, ils n’attendaient qu’un seul et unique rendez-vous. Celui de leur venue à Mostaganem, en amateurs, pour sauter sur le tremplin propulseur vers des carrières brillantes, régionales, nationales et internationales pour les plus doués. Avec ce mot d’ordre dans toutes les bouches, empiffrées encore de brochettes à la braise de chez El Jijli, que les comédiens invités iront défendre ce projet de remise en forme du théâtre amateur dans les salons du président de l’Assemblée populaire de wilaya. Fin connaisseur du théâtre et maîtrisant ce dossier épineux— les représentants réanimateurs ont été les premiers à être reçus en tout début de mandature —, il promet devant Dieu et quelques élus que l’année prochaine sera celle du renouveau du théâtre amateur. Le rendez-vous est pris et les paroles actées devant Dieu et ses hommes de théâtre. Que les morts puissent entendre les vivants. Et que Djamel Ben Saber, le mort dont la générosité a été sans faille, nul ne peut dire le contraire, savoure, où il est, cette reprise en main sûre du théâtre amateur dans son berceau originel. Souhaitons déjà bon vent à tous les comédiens qui viendront l’année prochaine célébrer la renaissance et les noces de la mariée de Sidi Mejdoub. Kaki et Ben Saber reviendront en tête de cortège.
 Anis Djaad