Notes de voyage : Oran, INT.BUS…JOUR

Tout est dans le brouillard, tout devient presque silhouette. Haut qu’il est, le minaret de la mosquée El Djazaïr est à peine distinguable. Que dire des navires en rade que la Baie d’Alger aurait engloutis en ce temps brumeux. Ça nous rappelle notre sortie retardée de quelques heures de la gare routière de Tlemcen. Nous sommes bien face aux Sablettes où la grande roue, à l’arrêt, trompe par intermittence notre regard devenu imprécis par la force de la nature. A destination d’Oran, le bus est déjà à quai. Le personnel à bord guette, au loin, les rares voyageurs qui avancent dans cette chape blanchâtre, épaisse et humide. Peu importe si elle se dissipe ou demeure stagnante, le moteur ronfle et le départ est imminent.

Personne pour nous souhaiter la bienvenue à bord. Nous connaissons, toutefois, le nom de ce transporteur privé auprès duquel la Sogral loue les services, son nom est imprimé sur le billet. Une odeur nauséabonde nous fait reculer de quelques sièges en piteux état. Nous ouvrons grandes les vitres pour tenter de chasser cette émanation de cadavre pourri. Pas la trace d’un chat mort coincé sous un siège. Trois jeunes, les oreilles percées de pendentifs et les avant-bras tailladés au couteau prennent leurs aises à l’arrière. Déchaussés, les notes de musique raï emplissent en discontinu l’habitacle puant et moyennement dégradé. On ferme les soutes, les portes et les narines, le voyage dans la brume s’annonce pénible. Alors que le soleil livre un combat acharné contre le brouillard, premier ramassage sous un pont de banlieue. Le temps que les deux voyageurs s’installent et le bus redémarre, injectant de l’air frais et purifiant l’intérieur. La nuit semble avoir été courte pour certains qui plongent dans un sommeil profond. Ils ne verront rien des tentatives du soleil de venir mourir sur le mont de Chréa. De Blida, en pente, lointaine, nous devinons les minarets des mosquées. Quant à l’odeur des roses, elle ne parviendra pas jusqu’à nos canaux nasaux vaporisés de parfum contrefait. N’était l’accent bônois, chanté par les voix dérangeantes des trois jeunes, il règne un silence de procession funéraire. Pas pour très longtemps, le bus quitte l’autoroute pour un premier détour par Miliana etses cerisiers en voie d’extinction. Nous entrons dans un mini New Delhi où les cris des receveurs, en quête de voyageurs, déchirent le silence auquel on aura plus la chance de savourer.
Le règne des chauffards
Nous nous sentons encerclés par la foule et les mini-bus en partance pour les villages d’El Khemis. Ambiance de marché dans cette gare crasseuse et enfumée dont la brume ne saurait dissimuler la saleté et la pollution. Le conducteur du bus et son acolyte ne sont pas pressés de reprendre la route, trop de sièges vides pour espérer une rentabilité de ce voyage. Deux passagers de plus, un maigre butin dont ils vont devoir se contenter. A bord, les quelques femmes, d’une discrétion implacable, montrent les premiers signes d’irritabilité quant à cette attente prolongée. La lourde porte automatisée se referme, le bus s’extirpe au ralenti de cet enfer miniaturisé. Conducteur et contrôleur ont les yeux partout, à la recherche d’un nouveau passager qui viendrait taper d’une main ferme contre la carlingue. Aucun ne se manifestera. Après le brouillard, un soleil écrasant. Il vient mûrir un peu plus le blé déjà haut. Le tendre est moissonné précocement sur quelques parcelles, le dur attendra encore. Il est trop tôt pour se prononcer sur la bonne ou la mauvaise récolte, sauf que l’optimisme affiché d’un passager ne laisse pas de doute. Il sait de quoi il parle. Il est chauffeur de taxi clandestin, immatriculé à Mostaganem, mais également agriculteur dans les terres familiales. Certes, il cultive la pomme de terre dont il espère une baisse du prix des semences, mais vu la hauteur des épines en ce mois de mai, le blé va remplir les greniers. Les dernières pluies sont un don du ciel qui commence à jaunir. Le contraste est sidérant entre les températures affichées au départ et celles qui s’affichent à présent. Un écart de20°, au minimum. L’après-midi sera torride. Seconde sortie de l’autoroute et pas des moindres, au point de croire que nous retournons à Alger, tellement le détour est interminable. Des kilomètres pour atteindre la gare routière de Chlef, l’un des points les plus chauds d’Algérie. Et la ville, où se tiendra prochainement le Salon national du livre (du 18 au 21 mai)— 25 exposants y sont attendus — semble tenir à sa réputation. 43° un 15 mai ! Une fournaise qui promet de prochaines canicules prêtées le temps d’un été à l’enfer. Désertique est déjà cette vaste gare routière. Un arrêt qui va pousser les passagères à libérer leur parole et dire leur exaspération face à un conducteur qui a plus d’un tour dans sa soute. Sinon une manivelle géante pour faire patienter les voyageurs qui suffoquent à l’intérieur de l’habitacle. Imaginaire l’histoire du pneu crevé, le chauffeur part fumer une cigarette sur les marches de la bâtisse de la gare. La ruse a été profitable pour la compagnie qui l’embauche, seulement quelques sièges sont encore vides. Nouveau départ et nouvelle ambiance à bord. La chaleur et l’agitation des enfants empêchent les longues siestes. Sans parler de la musique des trois jeunes qui seraient passés par la case prison ou ne tarderaient pas à y séjourner. Encore des kilomètres, en sens inverse, pour atteindre la bretelle autoroutière. On passe et on repasse devant les magasins de pièces de rechange qui s’alignent sur un bon kilomètre.
Chlef, Oued Rhiou, de plaines blé
Au milieu de ce royaume du neuf et de l’occasion, le café le Select. Cela nous fait rappeler Montparnasse et ses boulevards mais nous sommes bien à Chlef que nous ne connaissions que par le talentueux Megharia, le joueur qui incarnait la sagesse des grands défenseurs. Il serait propriétaire d’un café dans sa ville natale de laquelle nous sommes en train de nous éloigner par sa banlieue amochée par les fameuses villas en brique. Retour sur la A1 et, à présent, cet air chaud qui s’engouffre par les vitres grandes et tout ouvertes. Nous traversons les plaines où le blé nous paraît plus jaune que durant la matinée. Nous passons sans encombre les barrages de contrôle de la Gendarmerie nationale aux abords desquels les auto-stoppeurs tentent leur chance sous un soleil de plomb, et les enfants vendent de la galette et des œufs durs, loin des zones d’ombre que constituent les villages avoisinant l’autoroute. Ce n’est pas un mirage, la ville d’Oued Rhiou est bien celle que nous apercevons au loin. Elle qui monte vers ses nouvelles cités-dortoirs creusés dans la roche de ses montagnes. Nous ne l’avons pas imaginé, mais la compagnie de transport l’a fait ; une visite guidée de la ville terrassée par un soleil bas et ardent. On dirait la jumelle de Chlef à quelques magasins de pièce détachée près.Un nouvel arrêt plus insolite que les précédents qui va enflammer la voix des femmes à bord. Une véritable révolte parmi elles, vociférant à la figure du chauffeur édenté. Il fait mine de ne rien entendre avant que de jeunes bénévoles d’une association grimpent et sollicitent la solidarité des voyageurs. Parfaite mise en scène, la vidéo d’un jeune enfant malade, nécessitant une intervention coûteuse et le témoignage de sa mère, est montrée aux passagers attentifs à cette détresse familiale. Baignant dans leur sueur, certains mettent la main à la poche et certaines fouillent au fond de leurs sacs. Cet élan de solidarité est perturbé par la voix d’un vendeur de kitmen qui jure sur la tête de tous les walis de la région qu’ils sont d’origine. La rébellion atteint même les sièges au fond du bus, trop, c’est trop. Mais le chauffeur et son receveur sont trop occupés à calmer les esprits de deux jeunes qui viennent d’en venir aux mains au pied du bus. Tout rentre dans l’ordre, la porte se referme une énième fois et l’heure d’arrivée à Oran devient de plus en plus imprécise. Un raccourci au milieu d’un quartier presque résidentiel pour revenir sur l’autoroute, la seule voie capable de procurer un peu d’air, chaud soit-il. Après mille ronds-points, nous l’atteignons. Les femmes à bord sont toujours hors d’elles et le font savoir par piques vers le personnel de bord et un nouveau venu qui cherche à imposer son diktat sans que nous sachions s’il est salarié de la compagnie ou une connaissance de l’équipage. C’est d’ailleurs lui qui interviendra auprès des trois jeunes, les seuls capables d’enfreindre la loi et fumer à bord. L’incident est clos sous le pont de Hmadna, la dernière bretelle et la nouvelle autoroute qui conduit droit vers Mostaganem. Nous ne sommes pas au bout de nos dernières peines et de nos dernières sueurs. Le moteur ne répond plus à l’entame d’une côte. Il faut refroidir le radiateur et l’ardeur des femmes qui viennent à pousser une gueulante collective. Les voyageurs font don de leurs bouteilles d’eau minérale, l’équipage n’a prévu aucun jerrican de secours. Passagers et équipage se relayent pour abreuver le radiateur du mastodonte quand son klaxon se déclenche. On croirait à une zone de guerre avant un largage de bombes alors que nous sommes au milieu d’un paysage paisible, non loin de la ville de Sidi Khetab. On tente un premier redémarrage mais c’est déjà l’échec. Toute l’eau du lointain barrage ne suffirait pas. Nous ne remercierons jamais assez des conducteurs qui ont volé à notre secours. A bord, la rébellion n’a pas fini de s’organiser. Même les trois jeunes se rangent du côté du front anti-compagnie qui a eu le feu vert de la Sogral pour circuler comme bon lui semble et au
rythme éreintant de son personnel, avec ou sans badges. Au final, nous aurons mis 6 heures 30 minutes pour arriver à Mostaganem où nous nous séparons du reste des passagers à destination d’Oran. Encore une bonne heure de trajet pour qu’ils arrivent sains et saufs chez eux. Et oublier ce bus qui n’a pas suscité un seul instant le désir.
Anis Djaad