Notes de voyage : Oran, l’immeuble qui fourmille

Il est encore invisible ce chahut de gamins quand les moteurs du Coradia commencent à peine à refroidir en gare d’Oran. Vacances d’hiver obligent, les enfants d’Alger investissent en masse le quai en direction de la sortie et de ce parking reconverti en terrain de foot. Il n’y aura pas de confrontation entre les poussins oranais et leurs homologues algérois en ce dernier vendredi de l’année.

Les enfants du Plateau disputent une partie entre voisins et l’enjeu semble crucial au vu de l’engagement des deux équipes. Des pièces de monnaie à arracher à l’adversaire en fin de partie ? Chose sûre, l’ambiance est hautement méditerranéenne dans la ville des lionceaux qui rugissent. Nous cherchons à écourter la distance en pente qui joint le quartier du Plateau au front de mer. Même si le soleil et le ciel bleu dominent, il nous est conseillé de faire tout un détour afin d’éviter les ruelles peut rassurantes de Saint-Pierre. Il ne vous assurera aucune protection et sûrement pas de nuit. Rasons les murs encrassés d’une cité délabrée où la quantité de déchets ménagers est juste effarante. Nous saurons plus tard les raisons de cet amoncellement d’ordures, rivalisant avec la hauteur de bosquets fleuris qui ornent la ville. L’heure de la grande prière approche et les habitudes qui l’accompagnent se réinstallent. En tongs, tapis de prière sur l’épaule, les fidèles rejoignent les mosquées à grands pas. Nous nous offusquons presque devant cette épicerie encore ouverte. Un Coran à la main, son jeune propriétaire s’abstient de nous saluer ou de nous dire le prix d’une Fanta fraîche. Il encaisse en silence et reprend sa lecture face à des fantômes que nous sommes devenus. Derrière les grilles d’un jardin public, des manèges sont à l’arrêt. Nous ne saurons pas si les enfants de Plateau auront droit à un tour dans l’après-midi. Ce qui est certain, ils suent encore et encaissent les coups du côté de la gare ferroviaire. Les muezzins soufflent dans les micros dans El Bahia défigurée par les ordures. Ça nous rappelle Marseille en temps de grève des éboueurs corses. Aucune rue, aucun boulevard n’échappe aux monticules de déchets puants. C’est tout une décharge publique qui voit sa naissance prolongée non loin de la mosquée du Front de mer.
Quand les éboueurs sont en colère
Adossés aux murs comme aux capots des voitures, les pieux suivent le prêche à l’extérieur. Dieu merci, le discours religieux a changé depuis et l’Islam de la sagesse a repris ses droits dans la cité. En attendant la fin de la prière, une dizaine de femmes, assises sur les marches d’une bâtisse, peinent à garder le silence. Elles chuchotent avant de tendre la main pour quelques pièces de misère que les fidèles auraient l’amabilité de leur offrir. Quant à nous, nous ne tendrons pas de billets au locataire de ce kiosque à tabac ouvert et dont la marchandise est à portée de main. Comme il n’est pas indiqué «servez-vous», nous quittons les lieux sur la pointe des pieds, craignant de perturber la grande prière. Notre surprise est immense dans une ruelle croisant le boulevard du Front de mer. Tiens, tiens, des clients attablés qui mangent à leur faim sur la terrasse d’un fast-food. Les serveurs sont pris en flagrant délit, l’affront dont ils sont coupables est passible d’une lourde peine. C’est sans compter sur le génie algérien et la règle établie pour contourner justement cette offense à la religion. On a tout à fait le droit de servir un client, mais il est interdit d’encaisser le prix de son repas avant la fin de la prière. Nous nous plions à cette règle et attendons le premier passage d’un premier fidèle, de sortie de la mosquée, pour une levée de l’interdiction en vigueur. Un serveur repère au loin l’homme aux tongs. Du coup, tout redevient permis. Absolument tout. Nous ne braverons aucun autre interdit et nous contenterons de la mythique citronnade d’El Bahia. Pour une fois que les ordures ne nous agressent pas, nous nous cantonnons sur une terrasse du Front de mer, balisée par la grande cheminée, qui gratte les nuages, et le rocher sur lequel dort Santa Cruz. Mille dinars l’escalade en taxi clandestin. Mais on a juste le temps de comprendre le pourquoi de ce désordre ordurier qui pourrit la ville. La colère des éboueurs est à l’origine de l’arrêt du ramassage. Ou plutôt le retard dans le paiement des deux derniers salaires. Avec l’espoir d’un dénouement proche, la ville des Lions ne mérite pas un tel traitement. Cap sur l’USTO, zone des sièges administratifs, bien sûr. Plus précisément, à l’hôtel Liberté dont rien qu’à regarder l’enseigne nous réconforte dans nos choix géographiques.
De jeunes avides d’art
 Là, où une scène a été érigée par un privé pour accueillir de jeunes talents en mal d’expression. Un petit temple de l’art qui fourmille depuis sa création. Après une vue sur la piscine couverte et un passage devant le salon d’esthétique, croisant au passage les habitués du bain à remous, nous entrons dans le hall de la Fourmi. Un piano à queue et des portraits de comédiens, de réalisateurs, de dramaturges. Sonia, Alloula, Allouache, Medjoubi… Ils sont tous là à coller l’oreille au mur de la scène. Une centaine de places et partout des jeunes avides d’art et de culture. Ils ne tardent pas à envahir le hall bien que le ticket soit à 800 DA. Tant pis, le concept impro développé par les créateurs d’el batima (l’immeuble) vaut la peine de casser sa tirelire. Les Drôlesmadaires, du nom de cette troupe, sont de retour avec un nouveau concept ; participer activement le public à la construction dramaturgique de leur dernière création théâtrale. Il aura le droit de choisir les noms des comédiens, leurs âges et leurs traits de caractère. Une contribution hilarante qui enclenche fous-rires cacophoniques dans le noir de la petite salle. Une fois la liste des voisins de l’immeuble distribuée, commence une pièce qui va se jouer à tous les étages de l’immeuble avec pour tuyau conducteur la vente de drogue. Nous pensons, évidemment, au roman d’Alaâ el Assouani et son immeuble Yacoubian au cœur du Caire. Sans l’improvisation qu’imposent de manière fort habile les jeunes comédiens d’el batima. Le public rit aux éclats. De l’amour, de la trahison, de la faiblesse et du pouvoir dans le cloître d’un immeuble qui pourrait ressembler à ceux de Saint-Pierre ou d’ailleurs. La pièce ne sera pas interrompue par des cris de footeux zélés, les Verts dans leur version A’ ont remporté déjà la Coupe arabe des nations. Bien au contraire, le public est tenu en haleine, et par la satire, qui se déroule sur les paliers et dans les placards des appartements. Une belle mise en scène amatrice, mais si joyeuse et si entraînante. De jolis nœuds dramaturgiques qui font de nous des spectateurs soupçonneux à l’adresse des acteurs que nous avons caricaturés nous-mêmes. Le sont aussi nos défunts artistes dont les portraits trônent dans le hall de la Fourmi. Après maints saluts et un tonnerre d’applaudissements, le placeur, en veste blanche et papillon rouge, ouvre grandes les portes capitonnées de la petite salle que le public quitte à petits pas comme s’il cherchait à prolonger le récit de l’immeuble qui fourmille. Nous empruntons le même ascenseur que les baigneurs de la piscine et nous nous trompons d’étage comme dans la pièce théâtrale qui a fait notre bonheur durant plus d’une heure. Nous sortons dans la nuit oranaise, le corps hilare de légèreté.
La ville et ses gans
Nous ne prendrons pas «un tramway nommé désir» du chef monteur Rachid Ben Allal pour un dernier tour en ville. Où la place d’Armes est toujours à sa place. On a gardé espoir, avant notre départ, pour que les négociations entre syndicats des éboueurs et l’administration aboutissent à une reprise urgente du travail. Nos prières sont restées vaines, les arcades de la rue Khemisti croulent toujours sous les ordures. Pourtant, la vie est revenue défier la léthargie d’un vendredi où la règle de la consommation et du paiement est hors temps. Ce qui est certain, la ville est beaucoup plus accueillante, les gens de la ville retrouvent, durant ces premières heures de la nuit, leur nonchalance. Certains commerçants ont même forcé les rideaux de leurs échoppes vers le haut même si l’acheteur se fait rare. Tant pis, ils participent au moins à égayer une ville qu’on a cru sur son lit de mort. Sur le boulevard du Front de mer, il y a même embouteillage. Certes, la citronnade ne coule pas à flots mais la vie nocturne semble se vêtir de ses plus belles illuminations. Du haut de sa colline, Santa Cruz supplierait presque Saint Pierre pour qu’il veille sur les étrangers de passage. Il est temps de partir mais sans passer par le Plateau, les trains de nuit ne sont pas au programme des rapides et des plus lents d’Oran. Parce que les cliniques sont devenues des repères d’orientation, nous passons devant le rond-point comptant trois d’un coup. A nous, la route de Mostaganem qui plonge rapidement dans le noir, à la sortie d’El Bahia. Une centaine de kilomètres à parcourir jusqu’à ce que, au loin, brûlent dans le ciel les torches de la raffinerie d’Arzew. Derrière nous, Oran s’apprête à passer une nuit paisible, celle du samedi s’annonce blanche.
Anis Djaâd