Notes de voyage : Sétif, du bleu dans le sang

Ils s’adaptent à toutes les hauteurs. Avant, quand le terrorisme tentait de tout saboter, des soldats et des gendarmes y vivaient, avec pour mission, hautement risquée, de veiller à la sécurité des travailleurs étrangers et locaux et les chantiers de l’autoroute. Aujourd’hui, peints en un vert pâle pour la plupart, ces miradors sont déserts, bordant le tablier en goudron, à six voies, qui court jusqu’à la frontière Est. Ils ont fini par épouser les plaines et côtoyer les portes de fer et les villages qui se meurent. Pour l’éternité ? Nul ne sait si un jour ces tours vont être démolies, histoire d’enterrer à jamais les démons du feu et du sang. Encore, en ce samedi de printemps, elles s’érigent au milieu de champs de marguerites et de coquelicots.

Malgré la brume menaçante, époustouflantes ces montagnes qui jouent avec les nuages bas et la lumière qui les transpercent par endroits et par moments. A moins qu’il ne prévoie un retour avant le ftour, soit dans trois ou quatre heures, n’envisage aucune décélération. Il n’est pas là pour apprécier les paysages mais pour éviter les failles, petites et grandes, que le climat et les poids lourds ont grignoté dans le bitume jusqu’à en agrandir les crevasses. Premier arrêt, la bande arrêt d’urgence. Les voyageurs à destination de Sétif sont priés de monter à bord d’un autre bus, un échange traité et négocié entre chauffeurs par voie satellitaire. Nous nous exécutons au bord du barrage d’Aïn Zada. Sétif, ceinture périphérique. Nous avons d’abord pensé à une lointaine période glacière et ce blizzard qui aurait frappé la région. On fait vite de nous corriger, le quartier où a été implantée la nouvelle gare routière s’appelle bien bizarre. Nul ne sait l’origine de ce mot et s’il s’écrit de la même manière que cette étrangeté étymologique. A défaut d’en percer le mystère, ce sont les travaux, qui s’éternisent dans cette gare, qui revêtent un caractère bizarre. Nous traversons ce chantier autour duquel l’impressionnant nombre de travailleurs nous laisse perplexes. Tous debout, admiratifs des coups de pelleteuse millimétrés du conducteur de l’engin et de son aisance.
Fadel le talentueux
Nous quittons l’enceinte de la gare sous les hauts projecteurs du stade mitoyen, en se faufilant parmi la foule de voyageurs qui tentent de regagner les douars alentour. Hier soir, beaucoup d’entre eux ont campé en ville pour fêter la qualification de l’Entente en Coupe d’Afrique. Comme l’entraîneur, venu de la froide Serbie et fraîchement installé à la tête de l’ESS, ils ont dormi sur leurs lauriers, la nuit blanche promise par le coach tunisien n’a finalement pas eu lieu. Les minibus quittent la gare en file sétifienne, le soleil ne tardera pas à se coucher, à son tour. Nous, nous avons le privilège de monter à bord du véhicule de Fadel, l’un des principaux personnages du feuilleton Yemma. Une Citroën saxo, deux portes, au lieu du 4X4 dont Samir El Hakim s’est habitué au confort de ses cuirs. La fin de la fiction et le début de la réalité dans le quartier qui n’a vraiment rien de bizarre si ce n’est son calme qui a tendance, parfois, à devenir trop ennuyeux. Le comédien, l’un des plus talentueux de sa génération, s’y plaît bien que la cité des 400 ne lui rappelle rien de la cité de Najaf dont est originaire son père. Il est né et grandi à Sétif qu’il ne quitte jamais sans sa machine à café embarquée au fond du coffre de sa Saxo, à chaque déplacement. Fidèle à son vieux torréfacteur comme il l’a toujours été aux planches et aux plateaux de tournage. De moins en moins à ceux du cinéma, la production étant mise à rude épreuve suite à la suppression des fonds spéciaux dont celui du FDATIC. En attendant à ce que cette fine flamme se ravive, ou une autre vienne à la remplacer, Samir tente des négociations peu catholiques avec des Russes sur Yemma 3. Et se cache derrière ses lunettes de soleil au filtre noir, les selfies risquent de devenir au centre des personnages qu’il compose. Nous sommes à une heure du ftour et nous avons la confirmation, par la voix du muezzin, que les Sétifiens tiennent à la tradition, perdue jusqu’au jugement dernier, dans d’autres contrées. Le Coran fait entendre sa sainteté dans les quatre coins de la ville qui va bientôt ressembler à un mouroir où seul le bruit des couverts est autorisé. Il fait déjà nuit et le trafic automobile peine à reprendre. Direction le café de la panthère, le propriétaire ayant choisi le rouge au rose pour des raisons évidentes. Jeunes cinéastes, musiciens, gens du théâtre se retrouvent pour tuer le temps ou le consacrer à la création quand l’inspiration n’est pas en fuite de cerveaux en perpétuel remue-ménage.
Salles vraiment obscures
Dur d’être artiste, Sétif ne fait pas exception, dans une ville d’intérieur où cinémas et autres salles de spectacle ont fermé au nom de toutes les consommations sauf culturelle. Nous ne savons s’il faut rire ou pleurer quand un jeune producteur lance cette fléchette vers le plateau des Annassers, à plus de 300 km de la tombe encore fraîche du fonds d’aide au cinéma; ils l’ont fermé alors que nous venons à peine de commencer. Mauvais œil, hasard ou malédiction, le cinéma n’a plus sa place parmi les aigles en noir et blanc. Nous passons justement devant le Colisée dont personne ne se rappelle la date de mise en bière, les cinémas indien et égyptien ayant fait leur temps le siècle dernier. A quelques mètres, l’autre salle qui faisait la fierté de Sétif, de son public et de ses cinéphiles. Samir El Hakim ne se souvient pas, enfant, du genre cinématographique dominant en ce temps-là. La seule chose dont il se rappelle, le défunt Samir Staïfi, le chantre de la chanson qui savait défaire tous les hzems (ceintures) en or à la seule force de sa voix, capable d’atteindre le 7eciel. Savait aussi vendre des manuels de cuisine et de religion dans le hall de l’ABC, transformé en un salon du livre local à longueur d’année. Samir le chanteur n’étant plus de ce bas monde, Samir le comédien fait presque exprès de passer devant le lycée Kerouani, anciennement Albertini, où un certain 8 mai 1945, Kateb Yacine sortait manifester contre les oppresseurs de son peuple avant que sa mère ne perde la raison et avant qu’il ne regagne Annaba où sa Nedjma l’attendait au bout d’un amour impossible à vivre. D’ici à ce que Kerouani se décide à enfanter un écrivain de cette grandeur, le tramway déverse des jeunes rue de Constantine. Des Sétifiens de la nouvelle ville qui ne connaissent le quartier de la gare ou celui des cheminots que par leur vague nom. Ils devront continuer à pied jusqu’à Aïn El Fouara dont le corps en marbre a résisté aux coups d’un islamiste fou furieux qui s’était cru au pied de l’arc de triomphe de Palmyre, en Syrie, détruit par le fameux Etat islamique dont l’appellation et dont les soldats se sont évanouis dans la nature et l’histoire. Nous, nous sommes toujours à bord de la Saxo de si Fadel qui contourne cette nouvelle piétonnière qui mériterait mieux que ces magasins à chaussures. Mais de belles terrasses de cafés d’où nous continuerons, demain, d’admirer la belle statue, les hanches drapées de son tissu en marbre, les pieds dans l’eau de la fontaine. Aussi, nous garderons un œil ouvert sur le minaret de la vieille mosquée d’El Atiq, havre d’un Islam tolérant qui n’interdit pas l’entrée des femmes dans le ventre de la panthère, du nom du café des artistes qui veulent s’affirmer par le nombre d’œuvres et non pas celui des tasses servies. Chose certaine, elles rendront plus heureux ces jeunes qui sillonnent la ville en cette soirée avant d’échouer devant ou à l’intérieur du luxueux Mall Park, un centre commercial dont la renommée a explosé les montagnes rocheuses et oppressantes de la voisine Batna et a fait mordre les ongles et les doigts aux grossistes à la proche Eulma. Et ce n’est certainement pas Samir El Hakim que nous verrons flâner dans ses allées, préférant de loin la discrétion à la folle fulgurance des influenceurs, devenus subitement comédiens par la grâce de producteurs et d’annonceurs, coureurs derrière le meilleur audimat possible. D’ailleurs, quand nous décidons d’aller regarder de plus près ce qui est proposé à ces jeunes qui tournent en rond dans la ville, Samir El Hakim se tient toujours loin derrière. Il y aurait de la peur d’être démasqué par ses fans, l’obligeant à la pause photo, mais surtout ce vœu d’indépendance d’un comédien qui s’est fait seul, loin des planches officielles.
 L’art, «ce mal-aimé» !
C’est donc en compagnie de jeunes artistes, qui cherchent toujours la voie impénétrable vers le monde de l’art, que nous foulons les marches de la salle de spectacle de la maison de la culture. Murs, mouette et sièges, tout est en bleu. Ne manqueraient que les costumes de l’orchestre de Layali El Andalouss dont le chant et la musique n’ont pas drainé les foules. Une poignée de mélomanes, d’un certain âge, qui savourent le récital. Le décalage d’une heure de ce spectacle n’a pas été d’un franc secours pour les organisateurs, les jeunes ont leurs oreilles ailleurs. A écouter une musique moins en décalage avec l’énergie qu’il dégage à draguer les filles en bas et en haut des marches mécaniques du Mall Park. D’accord pour le bleu et tout ce qui va avec, mais pas au point de le faire couler dans le sang. Ici, la jeunesse aspire à une création artistique qui parle d’eux, qui leur ressemble et qui crie plus fort de ce qu’ils endurent. Nous nous croiserons des dizaines dans les rues de la ville et dans l’ancestral quartier des vendeurs de dattes. Les portes du théâtre de Sétif, qui devrait être un théâtre régional, mais qui ne l’est pas, sont grandes ouvertes. A l’intérieur, le rouge remplace le bleu et les burnous remplacent les karakou d’Andalousie. Un chant religieux est en cours de lecture à l’algérienne. Pas grand-monde non plus, une poignée de spectateurs à l’écoute de louanges faites à Dieu et à son Prophète. Les portes du théâtre, de la maison de la culture et du Mall Park ne tarderont pas à fermer, achevant une énième soirée d’un Ramadhan qui n’a rien à envier à ceux à venir. Les jeunes s’engouffrent dans la rame du dernier métro en partance pour la nouvelle ville. Emportent-ils des souvenirs de l’ancienne ville hormis leurs rires et des numéros de portables ? A notre tour de prendre place à bord de la Saxo de Samir El Hakim, en direction de la vieille cité des 400 logements, habitée dans les années 1970 par les cadres. Ce qui nous semble bizarre, enfin, les lumières sont toutes éteintes et les habitants dorment déjà. Le quartier d’El Hakim, Fadel pour les admirateurs, n’a jamais aussi bien porté son nom.
Anis Djaad