Notes de voyage : Tizi, chantier-sur-mer

Il est 8 heures lorsque nous nous rendons compte que nous sommes otages d’un rideau de fer électrique, isolant ce vieil hôtel, au meuble ancien, du reste de la ville. Toutes nos tentatives de faire cesser les ronflements du réceptionniste demeurent vaines. Le tourisme à l’envers, le client qui réveille l’employé de l’établissement. On fait preuve de patience. Finalement, notre «geôlier» sort de son lit de garde et descend nous libérer. Il nous reproche presque d’être des lève-tôt en ce samedi de repos. Une meute de chiens est de passage dans la rue et le fait savoir par de stridents aboiements. Ils filent vers le port de Bejaïa et nous, vers la gare routière que nous pensions connaître trop bien. Apriori pas assez, nos certitudes sont mises à mal. Ici, les chauffeurs de taxi qui assurent la liaison Bejaïa-TiziOuzou chôment à longueur de journée. Une bizarrerie qui ne nous fait pas rire après une heure d’attente devant la Renault Espace, le coffre grand ouvert et vide de bagages.

Il faut faire vite à changer le moyen de locomotion, le soleil de ce mois de mai est particulièrement brûlant. Cinq petites minutes pour prendre un ticket et filer vers le quai. Le préposé au guichet nous met tout de même en garde, le bus passe par Azzefoun. Environ quatre heures de route. Et quelle route! Une mauvaise surprise nous attend, il s’agit d’un Coaster et non pas d’un bus tout confort, malgré la longue distance qui sépare la petite de la grande Kabylie. Une grande ligne sans l’être vraiment, les arrêts fréquents au fil du voyage vont nous le prouver. Il s’agit d’une navette qui n’arien à envier à celles qui relient les villages et les douars. Nous embarquons à bord, laissant derrière notre chauffeur de taxi qui racole de sa voix chaude des passagers qui passent sans lui prêter ouïe.
Incurable incivilité
Nous sommes déjà sur les hauteurs de la ville. Plus haut, Yemma Gouraya est drapée d’un manteau de brouillard. Les émanations puantes de l’huilerie en contrebas nous suivent partout avant que pins et eucalyptus les chassent de nos narines. Nous ne connaissions pas cette route sinueuse et en bord de ravins aussi profonds les uns que les autres. 10 kilomètres encore jusqu’à la maritime Boulimat alors que nous prenons de l’altitude. A croire que nous allons servir le petit déjeuner à la dame montagne, gardienne de la ville, du pic des singes jusqu’au port. Là-haut comme en bas, l’incivilité a choisi de frapper à quelques endroits. De la bouteille à la mer à la canette dans la nature. La faute aux buveurs indélicats qui trouvent un malin plaisir à balancer leurs cadavres par la fenêtre ou aux APC qui distancent leurs rondes pour un ramassage pas très efficace, voire aléatoire? Comme ce débat est plus vieux que le monde en a vu, nous nous contentons de notre vue sur une décharge publique à la place d’une carrière qui semble à l’arrêt. Les camions à benne automatique déversent des tonnes de déchets incinérés à l’air libre. Une belle perspective environnementale qui s’ouvre derrière la vitre du Coaster. Premier arrêt à domicile pour des ouvriers du bâtiment qui mettent directement le pied dans le chantier qui les engage. La plage de Saket (le silencieux) n’a jamais porté aussi mal son nom. Les bétonnières tournent à plein régime et le marteau tape partout. Les constructions se suivent et ne se ressemblent pas, toutes aussi carrées l’une après l’autre. A moins qu’il soit brimé pour une raison inconnue, le génie des architectes du coin n’a pas été d’un grand apport créatif. Celui des riverains n’aidant pas, il n’est pas rare de dénicher une quincaillerie ou un garage-tôlerie à deux pas de la mer. A se demander s’il s’agit de petites villes destinées au repos du touriste ou de pôles urbains qui se refusent à la norme, piétinant la réglementation du domaine maritime… Ce qui est certain, on fait vite de construire n’importe comment, de louer à n’importe qui et de s’enrichir comme le voisin de droite et de gauche. Tighremt n’a pas de statut particulier pour échapper au bétonnage, le livret foncier n’est ni la Bibleni le Coran. Si nous évoquons cette ville, ce n’est pas pour rappeler les conditions de délivrance du permis de construire, mais pour se souvenir des déportés algériens durant la France coloniale. Après quelques jours de tournage au camp de la marine, Khaled Barkat, le compositeur devenu réalisateur, et son équipe ont choisi Tighremt comme décor du film Kalidoon. 80% des séquences restantes seront tournées dans cette localité qui donne sur la mer, en contournant les chantiers en construction. L’équipe va devoir faire preuve de plus de génie que les constructeurs pour relater des faits plus vrais que nature. Quant aux plans larges, la difficulté à restituer l’époque des déportés va être un casse-tête algérien. En attendant la descente de la caravane de tournage vers le rivage, nous tentons de rejoindre Adekkar sur une route devenue impraticable qu’au début de notre périple. Le chauffeur du Coaster peut faire preuve de toute la volonté du monde pour nous assurer un voyage confortable, mais il ne peut absolument rien. Au nid-de-poule succède une crevasse et à la crevasse suit un affaissement de la chaussée. Les coupables sont tout désignés, les camions et les engins de chantier qui ont aggravé la vétusté de la route. Les dos-d’âne n’arrangent rien à nos douleurs dorsales qui se font de plus en plus aiguës.
Gâchis urbanistique
Le visage du préposé au guichet à la gare routière de Bejaïa nous revient, il avait bien précisé que le voyage sera plus long et plus pénible par Azzefoun. Il aurait été plus court et moins violent à l’égard de nos muscles et de nos os si le Coaster avait bifurqué au niveau du carrefour d’Adekkar. Trop tard, nous venons de le dépasser et nous ne saurons presque rien du prochain film de Merzak Allouache. Ramadhan dernier, il était venu dans ces montagnes pour repérer les lieux de son tournage prévu en ce milieu de mois de juin. Il a été conquis par la beauté de ce décor naturel qui nous a fait saliver à quelques minutes de la rupture du jeûne dans un hôtel de Bejaïa où il était venu pour sa masterclass. Nous ne savons donc rien du prochain film d’Allouache, si ce n’est un casting qui se tient à la maison de la culture de Tizi-Ouzou. La ville des genêts est encore loin, bien loin derrière les hautes montagnes de Kabylie. Nous demeurons sur la voie chaotique qui longe la mer quand les nouvelles constructions nous permettent de l’entrevoir. Aussi, quand le nuage de poussière qui s’élève de la terre de Cap Sigli ne vient pas la cacher, notre champ de vision étant déjà brouillé et continuellement agressé. Il va l’être davantage à la redécouverte d’Azzefoun après des décennies et cette journée mémorable, fraîche et brumeuse de lancer de galets à la mer. La ville est juste méconnaissable à nos yeux d’adultes. Hormis des bouées gonflées et coloriées à la merci du vent venu du large, Azzefoun n’est plus ce havre de paix et qui a enfanté de grands noms du chaâbi. Ils se retourneront dans leurs tombes tellement la laideur s’est emparée de tout. Un gâchis urbanistique qui renverserait le tarbouche du défunt El Hadj. Tout est terne sous le ciel bleu. Heureux est celui qui n’a rien vu de cette clochardisation cauchemardesque. De la déception, de la tristesse et, confusément, de la joie de perdre Azzefoun de vue. Nous préférons garder en tête les images d’enfance que celles d’un destin cruel réservé à ce coin de Méditerranée. Nous souffrons moins du mal de dos et le Coaster s’avère plus adapté au chemin de montagne qu’un mastodonte qui céderait le passage à chaque virage. Il pourra rouler sans encombres dans les mois ou les années à venir, la route qui monte est en train d’être élargie. Ce quia donné prématurément naissance à des aires de stationnement en tuf et fait le bonheur (qui est notre malheur absolu) aux buveurs à la canette facile. Nous changeons de décor et d’altitude, le niveau de la mer est à hauteur de ces chantiers avoisinants.
Dans les flancs de la montagne
Plus propre et moins polluée, la montagne nous ouvre étroitement ses bras, à la largeur de la route qui passe par des villages silencieux. Nous tentons de repérer des équipes de tournage embusquées dans les maquis, mais rien à part des bœufs et des vaches qui se sentent rois et reines dans les pâturages fleuris. Énième arrêt du Coaster avant la montée de vieilles Kabyles en robes traditionnelles. Elles ne  s’en séparent jamais même quand elles vont à Tizi où l’habit occidental s’est démocratisé depuis. Le Coaster file en zigzag vers l’autoroute. Fréha, ses boucheries et ses parcs de ferraille font désormais partie d’un voyage qui aduré plus de quatre heures, entre ciel et mer que les chantiers séparent. La gare routière de Tizi grouille de passagers, petites et grandes lignes réunies sous le téléphérique menant à la haute ville. Ses cabines rasent terrasses et paraboles dans un décor hitchkokien. Nous sommes presque perdus dans cette gare et les transporteurs, privé et public, se livrent une guerre sans merci. Dans une tenue sombre, un receveur nous embarque dans le bus en marche. Nous souhaitons la bienvenue dans l’enfer du boulevard Amyoud où un embouteillage monstre nous attend. Il nous faudra presque une heure avant d’arriver au pied de la célèbre tour sans jumelle. Le portail de l’université Mouloud-Mammeri est tout proche, le savoir a aussi son heure de pointe. Des dizaines d’étudiants et d’étudiantes franchissent le seuil, donnant l’impression d’une ville au bord d’une imminente implosion démographique. Fin de voyage au coin du boulevard Stiti, au long duquel la ville retrouve un semblant de calme. Nous avons rendez-vous avec le comédien Hichem Mesbah qui a élu domicile à la carrière, un quartier niché sur les hauteurs. Lui aussi un tournage l’attend à Alger, à 193 mètres, le premier long métrage de Chakib Taleb Bendiab. Dans la nuit, nous cherchons le soleil d’Azzefoun. Il est nulle part, le ciel est lourdement chargé avant une pluie battante et incessante. Puis un lendemain qui déchante comme le cinéma qui titube à chantier-sur-mer.
Anis Djaad