Omar Bessaoud, économiste agricole : «L’importation des semences a réduit l’autonomie de notre système productif»

L’économiste agricole professeur associé au Centre International de Hautes Etudes Méditerranéennes,  Omar Bessaoud évoque, dans cet entretien, les enjeux de la sécurité alimentaire et les défis à relever pour ce faire. Il préconise des mesures contre les risques majeurs, tels que le stress hydrique et les incendies.

Quels sont les axes sur lesquels l’Algérie devra intervenir pour assurer un système alimentaire durable qui ne dépendra pas de l’importation?
Il faut savoir que la demande nationale en un produit aussi vital que le blé de consommation n’est couverte qu’à concurrence d’un peu plus de 25% par la production nationale. Les quantités de céréales importées ces six dernières campagnes commerciales s’élèvent en moyenne annuelle à plus de 123 millions de quintaux et font de l’Algérie, l’un des importateurs les plus importants du marché mondial. Les déficits portent essentiellement sur le blé tendre et le maïs dont les  importations entre 2014 et 2020 représentent un peu plus de 86%. Par ailleurs, nos importations d’Ukraine et de Russie ne représentaient pas grand-chose et les achats les plus importants étaient réalisés auprès des pays de l’UE, à savoir la France et l’Allemagne pour les deux tiers du blé tendre, et du Canada ou de l’Argentine pour le blé dur ou le maïs. Si la fermeture des marchés ukrainien et russe affecte peu le pays, qui a reconstitué l’essentiel de ses stocks stratégiques en s’adressant depuis mars à ses fournisseurs traditionnels, dont la France, les menaces les plus fortes sont à venir car les quantités de blé issues de ces deux marchés, qui représentant, avec plus de 50 millions de tonnes, près de 30% du marché mondial du blé, ne seront pas suffisantes pour satisfaire une demande mondiale qui sera particulièrement élevée. Il faut se rendre à l’évidence que les besoins exprimés en céréales, près de 13 millions de tonnes, ne pourront jamais être satisfaits par la production nationale.
L’arbitrage par les pays exportateurs se fera d’abord par les prix, l’Algérie ne pourra ainsi s’approvisionner qu’à des coûts de plus en plus élevés, ou en rapport avec des évolutions à caractère géopolitique. Il conviendra, en priorité, de mettre les bouchées doubles pour collecter le maximum de blé lors de la prochaine récolte, de gérer avec intelligence nos capacités de stockage qui restent limitées, qui sont à un maximum de 3 à 4 millions de tonnes, pour réguler nos achats et veiller à les sécuriser auprès de pays amis afin de compléter nos approvisionnements en développant une expertise dans les négociations. Le numérique devrait être plus mobilisé pour améliorer les fonctions de régulation et de gestion de la filière céréalière. L’objectif d’une sécurité alimentaire durable exige que l’on poursuive l’effort de renforcement des mesures d’encouragement à la production nationale par des investissements dans la production, via des aides directes aux exploitants et un meilleur encadrement technique, la recherche agronomique afin d’améliorer les rendements. La mobilisation de tous les secteurs d’activité et de toutes les potentialités matérielles et humaines est essentielle.
Justement comment parvenir à augmenter les rendements alors que nous dépendons de l’importation de la semence et des conditions climatiques ?
Les céréales combinées à la jachère occupent plus de 70% des terres cultivées. Elles sont cultivées en sec, et les wilayas de Tiaret, Sidi Bel-Abbès, Tissemsilt, Sétif, Tlemcen, Batna, Relizane, Saïda, Mascara et Souk Ahras assuraient 53% de la production nationale, auxquelles il convient d’ajouter Oum El-Bouaghi et Mila. Elles ne peuvent être étendues, et l’accroissement des productions ne pourra être le fait que d’une intervention sur plusieurs leviers.  Accroître les rendements ne se décrète pas. Il résulte de progrès techniques impulsés en premier par la recherche agronomique et la mobilisation d’un modèle technique efficient. L’un des paris de cette dernière campagne porte sur le taux d’utilisation des engrais dont les prix ont augmenté. Ils sont à 8.000 DA le quintal contre 3.700 DA auparavant suite à la hausse sensible des prix de ces intrants agricoles sur le marché mondial où le quintal est cédé à plus de 15.000 DA. Même si les nouveaux prix continueront à être subventionnés par l’Etat à hauteur de 20%, le renchérissement des engrais les rend hors de portée d’une majorité d’exploitants céréaliers. Je suis sceptique quant à l’efficacité des politiques d’intensification céréalière et de recommandations techniques préconisant plus de produits chimiques et de travaux des sols pour accroître les rendements. Ces politiques préconisées depuis toujours se sont heurtées à des contraintes climatiques fortes. La production céréalière est restée fondamentalement tributaire de la pluviosité et de sa répartition au cours de la campagne agricole.
La  feuille de route 2020-2024 vise à accroître la productivité à travers le renforcement de l’irrigation  sur 600.000 ha afin d’atteindre 32 q/ha d’ici à 2024 et réaliser l’objectif ambitieux mais irréaliste de 7 millions de tonnes fixé à l’horizon 2024. Maintenir une production à hauteur de 4 à 5 millions de tonnes avec une collecte de 3 millions de tonnes m’apparaît plus réaliste. Pour revenir aux techniques, je plaide pour un nouveau paradigme technique. Il encore temps de réinvestir l’héritage agronomique arabo-berbère et andalous qui avait su tirer profit de ressources souvent fragiles en inventant des systèmes de techniques durables pour les zones de culture pluviale et de valoriser l’immense capital de pratiques et de savoir-faire techniques paysans éprouvés, tout à fait aptes à être améliorés au contact des principes de l’agrologie moderne. En conformité avec les principes universels de l’agroécologie moderne, ces pratiques paysannes préconisent une fertilisation naturelle en associant les légumes secs ou les fourrages aux cultures céréalières, l’entretien d’un petit élevage ovin ou bovin au sein des exploitations, une réappropriation collective du capital de semences locales, plus rustiques et mieux adaptées à la grande diversité des champs des agriculteurs.
Le stress hydrique menace notre sécurité alimentaire, comment minimiser son impact ?
Les précipitations moyennes s’élèvent  à 89 mm/an, et l’évapotranspiration potentielle varie entre 800 mm dans le nord-est du pays et plus de 2,200 mm dans le sud-est. Les zones à climat aride et semi-aride représentent 85% de la superficie totale des terres agricoles, hors Sahara. Avec 232 m³/habitant/an d’eau en moyenne, notre pays est celui qui est le plus marqué par le stress hydrique. Les différents périmètres agricoles, grands périmètres et petite et moyenne hydraulique en plein essor, qui totalisent une surface estimée aujourd’hui à près de 1,4 million d’hectares, ont certes permis un accroissement des productions agricoles alimentant nos marchés en biens de consommation agricoles, mais ces progrès, qui sont réels, ont toutefois impacté la sécurité hydrique fragilisée ces dernières décennies. Surexploitation des ressources avec pour conséquence une salinisation de l’eau et des sols et des rabattements des aquifères dans certaines régions résultent de ce processus d’extension des surfaces irriguées. Les cultures irriguées dans le Sud se sont fondés sur l’utilisation de ressources en eau fossile non renouvelable. La réalisation inconsidérée de forages a conduit à une surexploitation de nappes souterraines.
Entretien réalisé par Wassila Ould Hamouda