Partis nationalistes : L’inéluctable convergence

Les massacres du 8 mai 1945 sont l’évènement prérévolutionnaire majeur préfigurant un basculement historique radical des rapports de forces politiques entre le mouvement national et le pouvoir politique français.

Dans le fond, la rupture semble définitive et toute initiative politique négociée pour que l’Algérie puisse disposer souverainement de son destin est vouée d’avance à l’échec. Avant cette triste date et durant la Deuxième Guerre mondiale, plus précisément le 10 février 1943, Ferhat Abbas adresse aux Américains un manifeste au nom du peuple algérien, intitulé «Le Manifeste du peuple algérien», dont le premier point énonce «la condamnation et l’abolition de la colonisation», et le second revendique «l’application pour tous les pays, petits et grands, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes». Selon l’historien Mohammed Harbi, cette initiative est successive à plusieurs mémorandums adressés par Ferhat Abbas au gouvernement de Pétain qui sont restés sans réponse. Le Manifeste du peuple algérien, appuyé par le PPA, les Oulémas ainsi que de 28 élus notamment, adressé aux Américains, dont le débarquement en Afrique du Nord est intervenu en novembre 1942, n’est pas fortuit, d’autant plus que les initiateurs de la proposition s’appuie sur la charte de l’Atlantique dont le troisième point consacre «le droit qu’ont tous les peuples de choisir la forme de gouvernement sous laquelle ils entendent vivre ; et ils désirent voir restituer, à ceux qui en ont été privés par la force, leurs droits souverains».
Au-delà de l’objectif escompté de la sollicitation adressée à la tête de file des alliés, l’évènement en lui-même préfigure un remodelage de la scène politique nationaliste d’alors, autour d’idéaux et une convergence de principes anticoloniaux. Bien que la suite des évènements ait démontré l’impossibilité de cheminer vers un accord en ce sens avec l’envahisseur, les partis et organisations algériens avaient entre temps consolidé leur alliance. Car au cours de la Deuxième Guerre mondiale, le peuple algérien a été effroyablement victime d’une privation, doublée d’une misère innommable qu’illustre le rationnement des ravitaillements, dont les quantités sont bien inférieures, selon des historiens à des parts fournies aux chevaux.
Le point de non retour
De l’autre côté, le gouvernement français de «la France libre» guidée par De Gaulle semblait déconnecté de cette réalité et de la puissance populaire que représentait l’alliance nationaliste naissante. D’ailleurs, comme l’étaye Mohammed Harbi, dans l’un de ses articles : «Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne).» Le fossé qui sépare, d’une part, les convictions des nationalistes et, d’autre, part le déni de la réalité et la politique de domination français semble franchir le point de non retour. «À la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie», souligne à ce propos Mahammed Harbi. Cette alliance prend naissance le 14 avril 1944, soit 13 mois avant le massacre du 8 mai 1945. En mars 1945, l’AML tient son congrès et sa large base militante est plus que jamais déterminée à soutenir la voie de l’indépendance. Prise de court, la force coloniale excella comme de coutume dans la répression sanglante et le kidnapping et l’emprisonnement. Son dessein est d’étouffer le nationalisme algérien. Les horribles massacres commis à partir du jour de la célébration de la victoire des alliées sur les pays de l’axe et qui se sont poursuivis durant les jours suivants, ont mené moins de dix ans après au déclenchement de la plus glorieuse révolution des temps modernes. Une révolution, dont le front a fédéré dans le combat les militants du mouvement nationaliste de tout bord.
Amirouche Lebbal