Présidente de l’association de l’artisanat Soummam : Aïcha Idrissi, gardienne du patrimoine local   

Gardienne du temple du patrimoine matériel et immatériel de la région, et ce, depuis la nuit des temps, la femme de Bordj Badji Mokhtar répète à l’identique les mêmes gestes avec le même doigté que ses aïeules afin de préserver une richesse qui n’a d’égale que l’immensité de Tanezrouft, d’où elle puise les matériaux et l’inspiration. A Bordj Badji Mokhtar ou à Timiaouine, l’artisanat est plus qu’une vocation. Pour les femmes d’ici, c’est un art auquel on s’initie dès le jeune âge. Qu’elle soit nomade ou sédentaire, la femme d’El Bordj la quintessence de son environnement pour le restituer en produits d’une perfection avérée, mais surtout véhiculant tout une culture ancrée fortement dans une tradition pluriséculaire. Parmi ces authentiques dames, Aïcha Idrissi Bent Salem en est l’un des nombreux exemples de cette noble lignée qui a su, depuis des générations, dompter le désert. Présidente de l’association Soummam de l’artisanat dans la ville du chef-lieu de wilaya, agréée depuis 2011, Aïcha, du haut de ses 65 ans, mène inlassablement une quête pour faire connaître le patrimoine local. Pragmatique jusqu’au bout des ongles, elle ne lésine sur aucune perte financière pour faire aimer à ses concitoyens de l’Algérie entière la beauté d’El Bordj qui se manifeste joliment dans les moindres détails de ses produits artisanaux. Reçus chez elle, Aïchet, comme l’appelle affectueusement les habitants de la ville, nous accueille avec un large sourire débordant de bonté et de bienveillance. Assise à même le tapis dans la cour interne de son domicile, elle commence tout de go à raconter sa région, les inestimables richesses qu’offre généreusement le désert ainsi que le mode de vie de ses habitants chevillés invariablement au Sahara. «L’artisanat pour nous autres, les femmes du Sahara, est une seconde nature. Dès l’enfance, nous sommes initiées à la confection des différents produits qui nous servent au quotidien. Ici, rien ne se perd, tout se transforme», résume-t-elle en souriant. Autour d’elle, plusieurs articles artisanaux confectionnés par ses mains expertes, et qui restituent la quintessence d’un apprentissage de plusieurs décennies, confèrent à la cour une beauté envoûtante. Au fur et à mesure que la discussion s’étale, une autre dame, elle aussi enveloppée dans une tenue traditionnelle, prépare en silence du thé à la façon locale. Ici le premier acte d’hospitalité, c’est d’offrir le thé. Un breuvage qui nécessite pour sa préparation plusieurs étapes et une attention particulière. En apprécier le goût et le parfum est le meilleur cadeau que puisse rendre l’invité au retour.

Les secrets de l’artisanat local
En attendant le thé, Aïcha Idrissi nous tend un plat traditionnel contenant des morceaux de galettes à base de céréales concassées et d’épais filaments de viande sèche. «Ces deux mets résistent au temps et accompagnent les nomades là où leurs cheptels les emmènent. On ne risque ni intoxication ni faim lorsqu’on a cette nourriture à portée de main», remarque-t-elle. Et de poursuivre : «Maîtriser la préparation de ces mets est la voie royale pour poursuivre son apprentissage pour les femmes de chez nous. Il ne faut jamais oublier que l’essentiel des intrants et des ingrédients pour confectionner une large gamme de nos produits proviennent du mouton, de la chèvre ou du chameau.» A l’en croire, tout est bon à exploiter dans l’animal. «Outre sa viande, son lait ne sert pas uniquement à le boire. On en tire du beurre, du lait caillé et du petit-lait avec les mêmes méthodes utilisées par nos mères et grands-mères», précise-t-elle. Et d’ajouter : «Après avoir égorgé la bête ou celle-ci viendrait à mourir, on récupère sa peau pour s’en servir dans la confection de plusieurs produits.» Joignant l’acte à la parole, elle décline tout une variété de produits à base de cuir joliment décorée. On y distingue des taies, des trousses, des selles de méhari et autres accoutrements réalisés avec un art exceptionnel. «Il n’est pas du tout facile de préparer la peau et en tirer les plus beaux cuirs. C’est un long processus qui exige de la patience et un travail méticuleux sur plusieurs jours. C’est un savoir-faire que nous avons hérité de nos aïeules et qui perdure toujours», remarque Aicha. «Une fois le cuir préparé, on doit confectionner le produit voulu, suivant un modèle et des mensurations précises, avant de les colorer avec des teintures naturelles qu’on fait venir du Niger ou de Tamanrasset. Le produit ne sera jamais prêt sans être embelli avec des motifs et des symboles qui véhiculent le patrimoine local», explique la même interlocutrice. Ce qui est valable pour les produits en cuir ou des ustensiles fabriqués en argile ou en palmes sèches des dattiers l’est pour les bijoux en argent ou les dagues et épées qui font la particularité de la région.

Les pistes de développement de l’artisanat
Depuis son jeune âge, Aïcha Idrissi cumule des dizaines d’attestations et de diplômes d’honneur pour tout ce qu’elle a entrepris afin de promouvoir l’artisanat local. «J’ai participé, à titre individuel et au nom de l’association que je préside, à plusieurs festivités à Adrar et à Bordj Badji Mokhtar. Notre participation ne passe pas inaperçue, dès lors qu’on installe une grande tente pour restituer notre mode de vie et y exposer les différents produits de notre patrimoine», révèle-t-elle. «J’ai même participé à un évènement à Tlemcen. Mon souhait est de parcourir l’Algérie pour faire connaître notre patrimoine et partir à l’étranger afin d’y exposer à travers nos produits la profondeur historique de notre patrie. De notre pays grand comme un continent, dont la pluralité patrimoniale n’a à mon sens aucun concurrent au monde», espère-t-elle. Mais cette ambition ne peut prendre corps, selon elle, sans l’aide des pouvoirs publics. «Les intrants et les matériaux pour confectionner nos produits sont de plus en plus chers et pour le moment il n’y a pas suffisamment de débouchés pour commercialiser nos produits et partant créer une dynamique porteuse dans le secteur de l’artisanat», se désole-t-elle. Et d’ajouter : «Le destin de l’artisanat est intimement lié à celui du tourisme. Avec la promotion de Bordj Badji Mokhtar au rang de wilaya de plein exercice, nous espérons que le tourisme sera relancé. Une condition sine qua non pour la prospérité de l’artisanat.» Ahmed Elizaoui, président de l’association de l’artisanat Cheikh Bouamama, abonde dans le même sens. «Nous espérons que la chambre d’artisanat de la wilaya sera créée rapidement pour mieux organiser le secteur et l’accompagner en termes de formation et de logistique surtout pour l’organisation de salons d’exposition», souhaite-il. «L’autre souhait, le plus cher, est que toutes les associations activant pour la promotion de l’artisanat puissent disposer de locaux et de terrains pour dresser, à longueur d’année, des tentes où on peut étaler toute la beauté de notre patrimoine. Ces terrains nous allons les transformer avec l’aide d’Allah en bouts de paradis sur terre», conclut Aïcha Idrissi.
 A. L.