Rabah Lounici, chercheur en histoire et analyste politique : «Gare à l’idéologisation de l’Ecole»

Rabah Lounici, chercheur en histoire et analyste politique, met en garde, dans cet entretien, contre l’idéologisation de l’enseignement de l’histoire. Il plaide pour une relecture des programmes scolaires afin de responsabiliser les enseignants à qui incombe la mission cruciale de consolider l’unité nationale.

L’enseignement de l’histoire occupe-t-il la place qu’il mérite au sein de l’Ecole algérienne?
Il existe une défaillance en ce sens. Cette faille commence de l’Université qui forme des enseignants d’un niveau vraiment faible. Les professeurs d’histoire qui donnent des cours au primaire, au collège  ou au lycée ne sont pas à la hauteur des attentes, alors qu’ils ont une lourde responsabilité à assumer en termes de consolidation de l’unité nationale. Juste après notre indépendance, l’idéologisation de l’Université s’est fait sentir et ses retombées sont perceptibles à ce jour. Beaucoup ignorent que plus de deux cents enseignants universitaires d’histoire avaient signé une pétition pour supprimer la dimension amazighe contenue dans la nouvelle Constitution du pays. Ils avaient sollicité le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, pour revoir sa copie. Une démarche d’une extrême gravité. Ces derniers ont une formation idéologique. Ils sont contre la profondeur historique de l’Algérie. Ce sont eux malheureusement qui inculquent de fausses valeurs à nos enfants et influencent nos progénitures sur une histoire nationale complètement erronée. Ils ont hélas intégré leur idéologie dans l’enseignement. Le programme scolaire a certes subi de multiples réformes positives, mais ceux qui sont supposés le partager avec justesse ont fait dans la mystification et la manipulation. L’Ecole est sous l’emprise d’une idéologie qui ne sert pas la nation algérienne. La tutelle avait demandé une concentration sur l’histoire profonde de l’Algérie. Certains doyens sont allés à l’encontre de cette ambition en raison de leurs visions limitatives des acquis nationaux.
Cet esprit idéologique est-il toujours de mise ?
Difficile de cerner cette problématique, tant ces enseignants continuent à exercer et à ignorer les cours susceptibles de fortifier l’esprit nationaliste de nos enfants. Ils ont tenté d’instaurer le régionalisme et tant de maux sociaux à travers l’école et l’enseignement de l’histoire. Macron nous a insultés en disant que nous ne sommes pas une nation. Pour répliquer à cette attaque, il faut revenir à notre profondeur historique. Il faut revoir la méthode d’enseignement de l’histoire au sein des trois paliers. Les mêmes cours doivent être déclinés avec de plus amples détails au fil du cursus scolaire, car la répétition est nécessaire pour ancrer les faits historiques dans les mémoires de nos chérubins. L’enracinement de l’esprit patriotique commence par là. Il faut enseigner l’histoire générale du monde entier et également l’histoire propre à l’Algérie. Il faut éliminer les préjugés et les mauvaises interprétations de notre histoire. Certains jeunes développent des complexes d’infériorité. Ils pensent que l’Algérie n’a aucun patrimoine historique. C’est un drame.
Comment y remédier ?
La faille remonte à l’indépendance. Nous avons ramené des enseignants de l’étranger et nous les avons chargés d’enseigner l’histoire. Pourquoi n’avoir pas recouru aux enseignants de l’Association des oulémas musulmans. Des réformes ont été engagées ensuite pour rattraper la situation, mais ces derniers avaient dominé l’Ecole. Quand des changements sont imposés, ils s’élèvent à travers des grèves injustifiées. Si toutefois on revoit l’enseignement de l’histoire, on aura des enfants totalement libérés des complexes portant atteinte à notre identité nationale. Nul ne parlera ensuite de Kabyle ou d’Arabe. La ségrégation et le régionalisme seront définitivement anéantis. Depuis 1988, l’Etat a commencé à rectifier le tir. Il s’est rendu compte des graves erreurs commises à ce titre. D’ailleurs, le Premier ministre avait affirmé récemment qu’un grand intérêt sera accordé à l’enseignement de l’histoire. «El Ilyada» de Moufdi Zakaria suffit à elle seule pour illustrer les étapes de notre grande histoire. Notre élite est malheureusement divisée. Une partie affiche clairement son allégeance à la France ou à d’autres nations. Il s’agit d’une problématique complexe qui implique réflexion et action. Il faut réajuster le processus diligemment et efficacement.
Entretien réalisé par Karima Alloun