Radia Saïfi, sociologue : «Nos paysages urbains sont fragmentés»

Pour garantir la sécurité des résidents, des promoteurs immobiliers mettent à la disposition de leurs clients tous les moyens pour assurer leur tranquillité dans des périmètres fermés. Produits de soucis avant tout sécuritaires, les résidences «bunkerisées» se sont propagées à travers le pays. Outre les systèmes de vidéosurveillance, un poste de contrôle est ouvert à l’entrée de la résidence qui parfois dispose aussi d’un accès surveillé aux appartements grâce au système de digicode et un code permet d’entrer aux parkings. Les promoteurs à l’origine de la vulgarisation de ces communautés fermées misent beaucoup sur le choix du quartier qui doit être le plus sûr possible.
Pour Radia Saïfi, enseignante de sociologie à l’université d’Alger, «ce phénomène s’explique par le bouleversement de la structure urbaine qui se traduit par l’interférence de nouveaux modèles sociaux et architecturaux». Pour l’ancien membre du Centre de recherche appliquée pour le développement (Cread), «la nouvelle forme urbaine reflète le niveau de vie des résidents, constitue un signe d’appartenance à un certain rang social et confirme l’absence de cohésion spatiale dans ces nouvelles formes socio-urbaines qui forment notre paysage urbanistique». Selon Saïfi, qui a intégré i y a quelques années le laboratoire universitaire de formation et de recherche sociale, «la situation a commencé à prendre forme dès la fin des années 90 pour s’achever avec la distribution de différents programmes de logements sociaux». Et d’ajouter, «le lieu de résidence et le prix du logement sont, désormais, un facteur de fragmentation urbaine».

Disparités territoriales
Il ne faut pas oublier, note-t-elle, que «l’environnement social et la recherche de l’entre-soi dans l’espace résidentiel peut souvent conduire à la destruction des liens entre les populations d’un même quartier».
Les résidences fermées sont généralement identifiées par, dit-elle, «des clôtures externes entourées de grilles ou de végétation comme pour marquer des périmètres interdits à tout étranger sauf en cas d’autorisation». «Ce contrôle accentue d’une manière ou d’une autre les disparités territoriales qui, jusqu’à un passé récent, n’existaient pas dans notre culture et nos traditions où le mode de vie était basé sur la communauté solidaire», explique-t-elle. «Le voisin n’avait pas, d’ailleurs, besoin d’être invité pour s’introduire dans le domicile de son voisin de palier qui était considéré comme un membre de la famille», rappelle-t-elle. Pour mieux illustrer ce changement, elle évoque les résultats de l’étude menée en 2013 dans certaines cités AADL par le CREAD. «Dans la cité AADL d’Aïn Naâdja, à titre d’exemple, les résidents ont aussitôt entamé les travaux de transformation de leurs logements à l’intérieur et à l’extérieur pour éviter le vis-à-vis et la curiosité malsaine de locataires à l’origine de la dégradation des relations de voisinage», témoigne la sociologue qui soutient que la mixité imposée dans ces cités n’est pas du goût de tous les habitants qui viennent de catégories sociales différentes. «On comprend, dès lors, mieux pourquoi nombreux sont les citoyens qui préfèrent les résidences fermées. Au delà du cadre de vie de qualité et sécurisé, celles-ci garantissent un bien-être résidentiel dans la mesure où l’accès est conditionné par le niveau socio-économique des futurs résidents», estime-t-elle. Cette distribution différentielle, conclut-elle, «plaît vraisemblablement à beaucoup qui, par souci de sécurité et de confort, n’hésitent pas à se ghettoïser».
 Assia Boucetta