Radiodervish, groupe de musique italien : «Nous avons une partie de notre cœur en Algérie» 

Radiodervish est un groupe de musique italien. Il ne cesse d’écumer les scènes comme il écume la Méditerranée dans ses musiques. Il vient d’offrir au public algérois un superbe concert à l’occasion de la fête nationale de l’Italie, célébrée le 2 juin de chaque année. Créé dans les années1990 avec pour ambition d’instaurer un dialogue interculturel et de s’ouvrir à l’autre, le groupe est composé de quatre membres : Nabil Salameh au chant et bouzouki, Michele Lobaccaro à la guitare et à la basse, Alessandro Pipino aux claviers et à l’accordéon et Pippo Ark D’Ambrosio aux percussions et tambours. Nabil, d’origine palestinienne, et Michele nous livrent leur vision de la Méditerranée et de l’Algérie, ce pays qui les fascine à de multiples égards. Ils nous emmènent dans les remous de la complexité humaine et du monde comme ils le conçoivent dans leurs chansons. C’est-à-dire profondément métissé et méditerranéen.

Votre groupe a été créé dans les années 1990. Comment cela a-t-il commencé ?
Nabil : Je suis d’origine palestinienne et j’ai vécu au Liban. Pour mes études d’ingénieur, je suis parti en Italie. J’y ai rencontré, un peu providentiellement, Michele, lui étudiait la philosophie. C’est notre passion commune pour la musique, la culture et l’ouverture sur autrui qui nous a  rassemblés autour de ce projet commun. L’appel de la musique a été plus fort que celui de la raison, et nous nous sommes tous les deux dédiés entièrement à notre passion. Tout a commencé avec notre curiosité partagée de découvrir la culture de l’autre. Nous avons débuté en tant qu’amateurs, n’imaginant jamais que cela durerait toute notre vie. J’ai fait découvrir à Michele la musique du Moyen-Orient et lui m’a fait connaître la musique italienne. Nous avons commencé à jouer ces deux types de musique. Sachant que le Liban est très cosmopolite, donc j’avais déjà connaissance des musiques du monde,  notamment française et anglaise ou même d’ailleurs. J’avais déjà ce goût pour la connaissance des autres musiques. Nous avons ainsi mis toute notre éducation sentimentale et musicale ensemble et nous avons commencé à explorer de nouveaux horizons, partant de nos mondes culturels respectifs. C’est ainsi que nous avons créé notre propre musique. Nous y incorporons des textes mélangeant plusieurs langues, un peu comme le parler algérien qui mélange plusieurs langues au vu de sa richesse culturelle. C’est l’une des caractéristiques de notre musique.
Votre musique est riche en sonorités et influences, les langues et musiques d’ici et d’ailleurs s’y mélangent…
Nabil :Nous avons déjà plus de 15 albums à notre actif avec, toujours, cette volonté d’explorer le monde et de créer du métissage entre les mondes afin d’en imaginer un autre. Un monde qui soit fait d’Orient et d’Occident avec, au milieu, la Méditerranée. Notre groupe a une vocation méditerranéenne, et c’est l’adjectif que nous préférons donner à notre musique. La Méditerranée, c’est un concept d’ouverture, d’accueil idéalement, même si en pratique, ce n’est hélas pas toujours le cas. C’est aussi faire de la place dans nos mentalités afin d’accueillir des pensées différentes des nôtres. Avoir une vision stricte et étroite du monde n’offre pas cette possibilité d’explorer, ni même de connaître nos propres racines. C’est un élément qui permet de mieux regarder et de se connaître mieux soi-même et autrui. Nous n’avons pas une préparation musicale académique. Nous jouons principalement de la guitare, puis nous avons découvert de nouveaux instruments tels que le oud, le bouzouki, la basse électrique et les percussions. On joue d’un instrument, car l’imaginaire qu’il véhicule nous plaît après nous être familiarisés avec.
Vous êtes actuellement an Algérie pour votre concert «In prima luce tour», mais vous connaissez déjà le pays…
Nabil : Nous sommes déjà venus à plusieurs reprises en Algérie, notamment pour prendre part au festival Dimajazz de Constantine. Nous avons laissé une partie  de notre cœur en Algérie et à chaque fois que nous revenons, elle grandit un peu plus. Cela nous fait à chaque fois grandement plaisir de revenir. Avant de venir en Algérie, nous avons déjà joué de la musique rai, car nous avons rencontré et écouté des artistes et chanteurs rai au cours d’événements. Raina Rai et Cheb Kader notamment. L’Algérie est un carrefour de métissage et de cultures, c’est l’esprit même de la Méditerranée. Dans notre musique, nous nous inspirons beaucoup de l’esprit de la Méditerranée, de l’ouverture, du dialogue.

 

Nabil Salameh vous qui êtes d’origine palestinienne, la situation qui prévaut dans votre pays a-t-elle influencé Radiodervish ?
Nabil :La première chanson que nous avons composée porte le titre de Gaza. Nous sommes très sensibles à la situation de conflit, d’oppression et liberticide qui prévaut en ce moment en Palestine.
Michele : La situation en Palestine est l’archétype de la situation de l’homme. Plus précisément, il s’agit de la difficulté de communiquer, de partager et de dialoguer et de ce besoin d’être libre et respecté réellement. De même, il est nécessaire de se connaître les uns les autres et de reconnaître la différence culturelle sans vouloir imposer sa propre culture. Il faut écouter le point de vue de l’autre et écouter ses besoins pour pouvoir mieux connaître notre identité. Tout en sachant que cette identité n’est pas immuable, car elle peut évoluer et changer et ceci perpétuellement. S’il n’y a pas de changement, il n’y a pas de développement de l’être, et c’est notre idée de la spiritualité. La spiritualité est de ne jamais rester enfermé dans une prison. Que cette dernière soit un point de vue ou une conviction, mais être ouvert au changement et se remettre en question. La musique est notre boussole, notre nord.
Parlant de spiritualité, le nom de votre groupe est très évocateur…
Michele : Le nom du groupe est composé de deux noms qui nous tiennent à cœur. Le premier est radio, car c’était le moyen par lequel nous écoutions la musique du monde quand nous étions plus jeunes dans les années 1980. Dervish est en relation avec le soufisme, en rapport avec la sensibilité et la spiritualité des derviches. Mais aussi l’étymologie du mot en lui-même qui signifie en persan celui qui ouvre les portes. C’est ce que nous essayons de véhiculer à travers notre musique.
Nabil : Notre vocation est de raconter. Nous n’avons pas de solution ou de leçon à donner. Nous tentons de raconter les hommes et leurs histoires afin d’inspirer les autres et de trouver, peut-être, des solutions. Nous sommes des conteurs. C’est à travers les contes et les fables que sont créées les mémoires des peuples. Ce sont des archétypes qui vont passer de génération en génération et qui peuvent nous aider à nous guider au quotidien.
L’Algérie vous a-t-elle inspirée au vu de vos nombreuses venues ?
Michele :Pour nous, il y a une chose que nous jugeons importante dans l’histoire de l’Algérie : l’expérience de la langue sabir. Il s’agit d’une langue qui était, jusqu’à il y a un siècle de cela, encore parlée dans les ports de la Méditerranée. Elle était pratiquée par les pêcheurs, les explorateurs, les commerçants, les dockers, les soldats… C’était une langue composée de mots des divers peuples qui transitaient par les ports. Sa grammaire était vraiment simple. D’ailleurs, lors de l’occupation française de l’Algérie, on donnait un dictionnaire de sabir aux troupes militaires pour pouvoir communiquer avec les gens. C’est une langue qui permet une communication fluide et de ce dictionnaire, nous avons trouvé l’inspiration pour une de nos chansons. C’est une invention qui vient du peuple et de son envie et besoin de communiquer avec autrui. C’est une langue horizontale où toutes les langues ont la même valeur et cela reflète notre pensée.
Entretien réalisé par Sarra Chaoui